Yukio Mishima : L'ange en décomposition

20/06/2019

L'auteur

 Yukio Mishima est un écrivain japonais né en 1925 et mort en 1970. Il est l'auteur d'un grand nombre de romans, d'essais, de recueils de nouvelles et de pièces de théâtre, œuvres parmi lesquelles les plus connues sont sans doute Confession d'un masque (1949) dans lequel il parle de son homosexualité, Le Pavillon d'Or (1956) et la tétralogie de La mer de la fertilité (1964-1970). Il s'est suicidé par sepuku après avoir effectué une prise d'otage, se donnant la mort d'une façon particulièrement spectaculaire qu'il semblait avoir prédite dans certains de ses romans. Tout cela entoure Mishima d'une aura sulfureuse et tend à le ranger encore aujourd'hui parmi les indésirables au Japon.

Dernière pierre de la tétralogie

  C'est avec L'ange en décomposition que Mishima conclut sa tétralogie dans laquelle il répète avoir écrit "tout ce [qu'il] savait de la vie". François Noudelmann, dans sa (re)lecture de la tétralogie pour son journal de bord, Tombeaux, note que "La parfaite maîtrise de la mort volontaire s'accompagne souvent d'un écrit ultime". Rappelons combien c'est ici le cas : Mishima non seulement livre une tétralogie souvent interprétée comme son testament, mais en plus y appose - selon la légende qu'il semble avoir lui-même forgée - le point final le matin même de sa mort spectaculaire, une prise d'otage à la préfecture qui se conclut par le rite du sepuku. Du moins a-t-il envoyé les épreuves à son éditeur le matin de ce coup d'éclat.

  Comment s'inspirer pour que l'ultime écrit soit bref et tranchant, un coup de sarbre qui perce la gangue de la léthargie ? "Mishima est allé consulter les lettres rédigées par les kamikazes avant leur mort, note également François Noudelmann. Le sublime écrivain y cherchait un modèle, comme si les derniers mots étaient parés d'une vertu inégalée." De fait, c'est très probablement le cas à la lecture de L'ange en décomposition : mettant la qualité du texte à part, je dois confesser avoir ressenti une émotion profonde en tournant les pages du livre, précisément parce que je savais que chacune me rapprochait un peu plus de la (triste) fin de l'auteur.

Dans ce quatrième tome, on retrouve Honda, toujours plus vieux et pas tellement plus appréciable que dans Le temple de l'aube, si ce n'est qu'il est moins en proie à son désir et à une forme de folie.

Très vite - Mishima élimine presque l'épisode tant il arrive tôt dans l'histoire et il est vite narré, comme pour nous montrer que l'on ne va pas, encore une fois, lire le même schéma narratif -, Honda découvre la réincarnation de Kiyoaki : Toru, un jeune garçon d'une vingtaine d'années, marqué par le triangle de grains de beauté qui ne trompe pas. Sauf que...

Un final en trompes l'oeil

  Sauf que le final de cette série, comme il est d'usage avec Mishima, poursuit un jeu de masques facétieux qui bouscule toutes les certitudes que l'on pouvait avoir jusque là.

  On comprend vite que, selon toute apparence, Honda s'est trompé et Toru n'est pas la réincarnation de Kiyoaki. Toru est moins l'éphèbe pour lequel Honda pourrait avoir une attirance qu'un mauvais garçon sans aucune gratitude pour le vieux veuf qui a décidé de l'adopter et de pourvoir à ses besoins et de faire son éducation.

  Honda, qui fut profondément carthésien durant les deux premiers tomes, touché par un élan mystique dans le troisième, est à présent ébranlé dans ses croyances - et nous aussi. François Noudelmann analyse :

Le désir de confirmation devient alors suspect et l'entêtement de Honda à voir dans l'orphelin Toru la réincarnation de Kioyaki, Isao et Ying Chan rejaillit sur les anciennes révélations. Les trois grains de beauté venaient auparavant signer un ensemble de phénomènes - rêves, phrases, lieux - indiquant une transmigration. Désormais, ils précèdent ces correspondances. [...] Cette incertitude introduit le doute : Honda n'a-t-il pas forcé la vérité, inventé cette série de corps similaires ?

  Là où Le temple de l'aube, très mystique et influencé par un voyage sensuel au pays de Siam, laissait préfigurer une conclusion enthousiaste pour le bouddhisme, L'ange en décomposition relate plutôt la déliquescence de cet enthousiasme. Du lyrisme, de la réincarnation, de l'enchantement, il ne reste plus qu'un mauvais garçon, les errements d'un vieillard et une série de questions.

  Le récit s'achève par un pèlerinage symbolique au monastère où s'est retirée Satoko, l'amante de Kioyaki - voyage qui fait donc miroir au premier volume de la tétralogie. Satoko et Honda ont tous les deux quatre-vingt ans, ne se sont pas vus depuis soixante ans. Comme Kiyoaki lors du premier voyage, Honda perd l'essentiel de ses forces dans son chemin vers le monastère. Et Satoko ne reconnaît pas Honda. Ni Kiyoaki, dont elle dit que le nom ne lui dit rien. Tout s'effondre.

  Le philosophe Yasuo Kobayashi remarque que ces mots remettent en cause l'idée même de récit - c'est la représenation même qui est vidée de son sens, puisqu'elle est inapte à traduire le vide qui s'empare des dernières pages du livre. François Noudelmann note, quant à lui, que "Misma termine sur une tonalité [...] il refuse le pathétique et la prose fanée de la déréliction. Il y a tellement de vulgarité dans l'étalage de la mélancolie, dans le lyrisme des profondeurs".

  De même, dans une recension pour Esprit, Bernadette Chollet analyse : "En luttant dans un isolement absolu, les personnages de Mishima opèrent leur propre destruction. À la passion du moi, est irrémédiablement lié le sentiment du vide". Et rappelle cette phrase de Honda à Satoko : "S'il n'y avait pas Kiyoaki, il n'y a pas eu non plus Isao. Il n'y eut pas Ying Chang, et - qui sait - peut-être n'y a-t-il pas eu moi. "

  Ce sont donc quelques dernières lignes sobres, d'une pureté propre à certaines pages que Mishima a pu écrire, qui conclut cette tétralogie qui nous emmène jusqu'au bout de la vie de l'auteur, baignée par une lumière d'épiphanie, qui ne filtre qu'à travers les yeux du lecteur.

C'était un clair et paisible jardin, sans rien de bien particulier. Tel un rosaire qu'on roule entre les doigts. Y régnait le cri strident des cigales.
Pas d'autre bruit. Le jardin était vide. Il était venu, pensa Honda, en un lieu de nul souvenir, de néant.
Le plein soleil d'été s'épandait sur la paix du jardin.
FIN

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