Yasunari Kawabata : Le maître ou le tournoi de go

24/09/2015

Présentation et résumé

 Yasunari Kawabata (1899-1972) est un auteur japonais, considéré comme un écrivain majeur du Xxème siècle ; il a d'ailleurs reçu le prix Nobel de littérature en 1968. Il écrit dans un style très épuré, souvent de brefs récits qui ont été regroupés en recueils (notamment Première neige sur le Mont Fuji, paru en France en 2014), mais également des romans, parmi lesquels le plus célèbre est probablement Les belles endormies.

 Le maître ou le tournoi de go décrit une partie de go ayant (réellement) été jouée entre juin en décembre 1938, soit sur plus de 6 mois. La longueur exceptionnelle s'explique par l'état de santé d'un des opposants, le Maître, mais également par le rythme de la partie : chaque joueur disposait de quarante heures de jeu, et l'on organisait une session tous les cinq jours seulement. A travers ce roman, Kawabata nous donne une version romancée d'une partie de go disputée par deux des meilleurs joueurs de l'époque.

Analyse

 Le roman raconte l'intégralité de la partie, du premier coup au dernier, et décrit l'organisation, les observateurs et, bien entendu, s'attarde longuement sur les deux protagonistes. D'un côté, le Maître Honimbo Shusaï (pour les amateurs de go, ne pas confondre avec le presque mythique Honimbo Shusaku ) ; de l'autre, un challenger bien plus jeune appelé Otaké - de son vrai nom Kitani Minoru.

 Ecrit dans un style très journalistique, le roman pourrait s'apparenter pour une certaine quantité de passages à un compte rendu de la partie comme ceux que faisaient justement l'auteur à l'époque, ce qui justifie d'ailleurs sa présence à ce tournoi.

 Outre les différents rebondissements du tournoi, qui concernent d'ailleurs plus souvent l'entourage et notamment la fragile santé du Maître (qui mourut deux ans après ce tournoi), Kawabata livre quelques réflexions sur le jeu de go, un jeu de plateau élevé au rang d'art au Japon. Il se détache peu de son sujet et ne s'aventure qu'occasionnellement dans des réflexions qui dépassent le cadre du jeu.

 Indéniablement, Le maître ou le tournoi de go possède certaines qualités, la première étant qu'il est parfaitement accessible à tous les non-initiés. La partie est commentée régulièrement, non pas en termes propres aux joueurs, mais d'une manière très simplifiée - se contentant généralement de préciser si un coup est fort, faible, surprenant, défensif ou offensif. Pas besoin, donc, d'avoir étudié durant des heures ce jeu de plateau pour se pencher sur le livre. Pour ceux qui sont un peu plus adeptes, des grilles présentant l'avancement de la partie accompagnent quelques chapitres, permettant de se figurer au mieux la bataille.

 Autre point fort, le roman commence par nous livrer le résultat de la partie : le Maître a perdu. Et, pour ne rien oublier, on sait dès la première phrase que le Maître mourut peu après le tournoi. Une méthode de narration originale, qui change des suspens trop faciles à manier que l'on peut rencontrer dans ce genre de cas - et qui nous montre clairement que la victoire d'Otaké n'est pas la clef de l'intrigue.

Toutefois, plusieurs éléments pèchent. Le style, très épuré, tend à certains moments vers le simple compte-rendu, extrêmement - trop - détaillé : on connaît tous les lieux, tous les personnages présents et leur fonction, même s'ils ne sont cités qu'une seule fois, ce qui rend parfois la lecture difficile. A d'autres, au contraire, l'histoire semble un peu trop stagner, et l'auteur paraît se répéter - est-ce volontairement pour insister, notamment sur la santé vacillante de Honinbo Shusai ?

 D'ailleurs, un point par rapport auquel on attend en vain un développement concerne le jeu du Maître, exceptionnellement rapide dans ce tournoi - en général, moins de dix minutes par coup -, tandis qu'il a la réputation de jouer très lentement. L'auteur revient souvent sur ce dernier aspect réfléchi du joueur, sans pour autant tellement expliquer la raison de cette soudaine célérité.

 Autre critique, qui est peut-être du fait de l'édition : si des grilles présentant la partie sont régulièrement proposées, elles ont toujours du retard - elles ne présentent que le jeu tel qu'il était une vingtaine de coups auparavant, si bien que lorsque Kawabata décrit une action, il faut aller regarder la grille suivante pour pouvoir suivre en même temps. Comble du retard, il manque la dernière grille : on ne verra donc pas la partie telle qu'elle s'est achevée ! S'il s'agit d'un délai volontaire, il ne me semble pas très juste car il est trop compliqué, même pour un initié*, de se figurer mentalement le jeu d'après les commentaires d'un journaliste amateur dans le domaine.

 Enfin, par rapport à la traduction, il a été très frustrant, durant tout le livre, de lire « un damier de go » alors qu'il existe un mot spécifique en français, le même qu'en japonais d'ailleurs : le goban.

 Toutefois, ces quelques critiques n'ôtent pas au roman un charme certain, qui nous plonge assurément dans le tournoi et dans l'univers du go, un jeu par ailleurs passionnant. La partie étant rapportée avec une grande méticulosité et dans un effort d'impartialité notable, il s'agit d'une œuvre romancée très intéressante à lire, qui donne bien entendu envie de s'essayer au go.

*ce que je ne suis pas, étant grand débutant en la matière

Citations

L'avancement de dan en dan, déterminant dans la vie du joueur, devient un système pointilleux de comptabilité. Désormais, on ne lutte que pour vaincre, sans respecter de marge où revive la grâce du Go considéré comme un des beaux arts.

Jouer au go, jouer aux échecs ne vous apprend rien sur le caractère de votre adversaire.[..] Vouloir jauger le caractère de l'adversaire gâche complètement l'esprit du jeu.