Victor Hugo : L'homme qui rit

21/08/2016

L'auteur

 Victor Hugo est un des plus célèbres écrivains français ; son œuvre est prolifique et accompagnée d'un talent certain, son style unique et inimitable, et sa maîtrise du récit une arme qu'il a su manier pour défendre les différentes causes politiques qu'il a activement soutenues durant sa longue vie (1802-1885). Il a notamment écrit Le dernier jour d'un condamné (1829). 

L'oeuvre

Contient des révélations sur le dénouement, attention.

 Ce ne serait pas un abus de qualifier l'avant dernier roman de Victor Hugo de pavé. Cet épais "roman philosophique", comme il est parfois décrit, narre l'histoire de Gwynplaine, alias L'homme qui rit, surnommé ainsi en raison de traitements reçus à un très jeune âge dans l'intention de le faire paraître difforme. Hugo nous explique que ce genre de pratique était en effet courante à une époque : de nombreux enfants étaient ainsi arrangés physiquement afin d'être ensuite exposés comme bêtes de foire par un groupe de personnes appelés les comprachicos (en espagnol, "achète petit", parce qu'ils achetaient des enfants).

 La vie commence de manière ingrate pour Gwynplaine qui, en plus d'être difforme, est abandonné par un glacial soir d'hiver, à l'âge de dix ans, seul, sans nourriture ni vêtement. Il survit néanmoins par une sorte de miracle, récupère en chemin un nourrisson sur le cadavre de sa mère et trouve refuge chez Ursus, philosophe misanthrope accompagné d'un loup civilisé nommé Homo. L'étrange famille ainsi formée navigue pendant une quinzaine d'années en Angleterre, écumant les foires, représentant une pièce originale écrite par Ursus qui met en scène le repoussant Gwynplaine et la belle aveugle Déa, l'enfant trouvée. Un amour très fort nait entre les deux, l'infirmité de chacun s'adaptant parfaitement à celle de l'autre, chacun étant comme fait pour l'autre.

 Cependant, les choses ne pouvaient pas en rester là. Un jour, Gwynplaine apprend qu'il est noble, pair d'Angleterre, et est propulsé dans un milieu qu'il ne connaissait pas et pensait ne jamais côtoyer. Après une âpre lutte contre la vanité qui s'empare alors de lui, il se convainct que la meilleure chose à faire dans sa situation est de rejeter la vie qui s'offre à lui et de retourner à Déa, Ursus et Homo, et le milieu auquel il appartient. Malheureusement, le roman finit un peu à la Roméo et Juliette : en son absence, Déa se morfond tant et si bien qu'elle se trouve au bord de la mort ; le retour de son amour lui provoque un tel choc qu'elle fait un arrêt cardiaque qui lui est fatal. Gwynplaine, de désespoir, se jette dans la mer.

 Voici résumée l'action de L'homme qui rit. Paradoxe particulièrement propre à Hugo, il semble ne rien se passer dans le roman (les sept cent pages sont aisément résumées en quelques lignes) mais l'action laisse souvent pantois, avec de nombreux retournements de situations et quelques occasions où le lecteur est réellement tenu en haleine. En plus de ça, une analyse psychologique des personnages est menée de long en large, ce qui donne réellement une dimension dramatique au roman, et nous permet de réellement prendre en affection les protagonistes.

 Un élément, je pense, qui mérite d'être noté, est l'importance de la mer comme némésis de la liberté des hommes. Les deux fuites d'une île (l'Angleterre) décrites, au début et à la fin, sont des échecs, et l'équipage des navires sombre dans la mort - comme, rappelons-le, Léopoldine, la fille de Hugo, et son mari, lequel, excellent nageur, aurait pu survivre mais, n'ayant pas la force de sauver Léopoldine, a préféré mourir avec elle. La mer semble être devenue l'allégorie du geôlier pour l'auteur qui a passé les dernières années de sa vie en exil sur l'île de Guernesey.

 Comme toujours chez Hugo, une phrase sur deux pourrait être relevée et élevée au rang d'aphorisme. La richesse de l'écriture, et du vocabulaire en particulier, est telle que les éditeurs ont jugé nécessaire d'écrire un avertissement à l'ouverture du roman : s'ils avaient voulu traduire tous les termes techniques, ou d'argot, ou inconnus du lecteur d'aujourd'hui, le lexique aurait été long de plusieurs dizaines de pages.

 Il est vrai, cependant, comme relevé dans l'introduction de Pierre Albouy, que Victor Hugo exhibe dans cet ouvrage la liste de tous ses plus vilains défauts : certains passages deviennent par là proprement imbuvables, constitués seulement de longues énumérations de noms de lords et de leurs propriétés, ou de coutumes, ou de descriptions. Des passages souvent interminables. Autant de particularités que certains aimeront peut être, mais avec lesquelles j'ai parfois eu du mal. 
 Malgré cela, L'homme qui rit est un excellent livre. Les personnages sont tous hauts en couleur, profonds psychologiquement et attachants. Les environnements décrits le sont avec une justesse incroyable (sauf quand Hugo se perd dans la minutie). Les scènes évoquent transcendent. Surtout, plus marquant encore, l'action semble se dérouler sans jamais occuper le devant de la scène - c'est peut être là l'incroyable force du roman.

Citations

Préférer la faim dans un bois à l'esclavage dans un palais.

On a tort de dire la nuit tombe ; on devrait dire la nuit monte, car c'est de terre que vient l'obscurité.

Qui a vu un jongleur a vu le sort. Ces projectiles tombant, montant et retombant, ce sont les hommes dans la main du destin.