Umberto Eco : Numéro zéro

10/09/2016

L'auteur

 Umberto Eco est un écrivain italien né en 1932 et mort en 2016. Il est reconnu, dans les sphères universitaires, pour de nombreux essais d'une grande qualité, et admiré par le grand public pour ses oeuvres romanesques dans lesquelles il témoigne toujours d'une rare érudition. Il a notamment écrit Le nom de la rose (1980), qui a habilement été adapté en film par Jean-Jacques Annaud (avec comme acteur vedette Shean Connery), et aussi pour Le pendule de Foucault (1988). 

L'oeuvre

 Numéro zéro est un très court roman (c'est le septième et dernier d'Eco) publié en 2015, à la limite entre oeuvre de fiction et essai sur le journalisme. Le personnage principal et narrateur, Colonna, est un écrivain et journaliste raté, un "perdant compulsif" selon son ancienne femme. Cette particularité lui vaut d'être sélectionné par Simei, un homme énigmatique, pour coordonner une équipe de six journalistes réunis pour participer à la création d'un journal, Domani, dont ils doivent, pendant un an, écrire le "numéro zéro". Le numéro zéro d'un journal sert à le tester, à présenter aux financeurs potentiels le produit fini, mais n'a pas pour vocation à être publié un jour ; c'est comme un entraînement avant le véritable lancement du produit.

 Mais Simei, ou plutôt son (encore plus mystérieux) employeur, ne compte pas publier le journal un jour. Sans le dire aux journalistes (sauf à Colonna), il a monté cette entreprise pour pouvoir faire écrire des articles en toute liberté et s'en servir pour potentiellement intimider des ennemis de son employeur. Colonna est supposé écrire un roman de cette entreprise (ratée), qui servira de témoignage et de preuve du travail fourni.

 Pendant ce temps, une histoire d'amour naît entre Colonna et une journaliste, Maia Fresia, qui est d'une tendresse assez touchante. Mais tout s'emballe autour du personnage de Braggadocio, qui est un fervent adepte de la théorie du complot et mène un enquête visant à démontrer que Mussolini ne serait pas mort en Italie, mais qu'il aurait fui en Argentine, où il aurait cristallisé autour de lui des mouvements révolutionnaires menés par d'anciens responsables italiens.

 S'il faut soulever un point négatif, c'est que cette dernière intrigue, si elle est sans doute extrêmement bien développée et peut être historiquement justifiable pour une majorité de ses éléments, est assez imbuvable, en soi, pour un lecteur non-italien qui n'a pas vécu la période Mussoliniste. Les dates, lieux et personnages abondent, avec une exhaustivité digne d'un rapport juridique, et, bien que les longs exposés de Braggadocio soient entrecoupés de remarques de Colonna, c'est souvent trop long. Sur l'ensemble du roman, il y a peut être une vingtaine de pages consacrées au détail de la fuite de Mussolini, quand un résumé (beaucoup) plus succinct aurait été le bienvenu.

 A part cela, Numéro zéro se révèle par moments être un excellent manuel de journalisme : à plusieurs reprises, lors des conférences de rédaction, Simei et Colonna expliquent aux autres rédacteurs comment orienter un article de manière subtile, comment démentir des accusations de mensonge (fondées), mais aussi la manière de s'adapter à son lectorat, et quelques autres procédés de manipulation légère que l'on peut réellement identifier dans des articles de nos jours. Le tout sans jamais tomber (à son tour) dans la théorie du complot, avec une grande science du métier et une excellente pédagogie. A l'heure où la méfiance envers les grands médias se répand peu à peu, c'est une lecture qui permet de mieux se prémunir de possibles manipulations implicites.

 En conclusion, Numéro zéro est un roman vraiment passionnant, qui nous apprend beaucoup sur le journalisme, et dont l'intrigue est réellement captivante. Il ne faut toutefois pas oublier les quelques longueurs du récit sur la disparition de Mussolini, qui viennent malheureusement contraster l'ensemble.

 Si vous voulez en apprendre plus sur le journalisme, je vous recommande chaleureusement de lire Numéro zéro, et de visionner cette vidéo qui décrypte une semaine du journal télévisé de 20h sur France 2. (Note : apparemment, la vidéo a été bloquée "pour des raisons de droit d'auteur"). 

Citations

 Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une seule chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes.

 L'insinuation efficace est celle qui relate des faits en soi dénués de valeur, mais non des sujets démentis parce que vrais.

 Faites de ce maudit livre une chose humaine, que même la ménagère pourrait comprendre, ainsi n'aura-t-elle pas de remords si, après, elle ne le lit pas - et d'ailleurs, qui lit les livres dont les journaux font la recension, en général même pas celui qui l'a écrite, c'est déjà bien si l'auteur l'a lu, et pour certains livres, parfois on s'interroge.

 Il existe un joli mot allemand, Schadenfreude, la jouissance de l'infortune d'autrui. C'est ce sentiment qu'un journal doit respecter et s'alimenter.