Umberto Eco, compagnon d'octobre 4 : De l'importance de bien choisir son pantalon

17/11/2017

Lire les choses (un peu toutes) & Se consoler avec la philosophie (ou consoler la philosophie)

Cet article fait partie d'une série : Umberto Eco, compagnon d'octobre. Les autres épisodes de cette série sont :
1. Présentation
2. Disneyland et le Moyen-Âge
3. La religion de Superman et les médias de masse
4. De l'importance de bien choisir son pantalon

Lire les choses

 Dans cette section, Eco se consacre plus spécifiquement à faire ce qui devait être l'objet du projet dans son ensemble : mettre à contribution ses talents de sémioticien, de "lecteur du monde". En gros, il met dans ce chapitre les articles dont il ne savait pas trop quoi faire.

Puisque "aucune expérience quotidienne n'est méprisable pour un homme de pensée", un des articles de cette section s'intéresse aux pantalons du philosophe. Sujet non pas capital, on en conviendra, mais bien plutôt gambital. Pour dire ça vite, tous les hommes qui portent des jeans serrés pour suivre la mode ne savent pas que faire de leur entrejambe lorsqu'ils s'asseoient. Eco se rend compte, en enfilant un pantalon très serré qu'il n'a pas porté depuis longtemps, qu'il se trouve soudain vivre pour son jean : la conscience du tissu sur son corps, et de l'élégance qu'il doit avoir, le rend plus formel et plus poli. Et Eco constate que dans l'histoire de la civilisation, "l'habit-armure" a influencé autant la contenance que la moralité extérieure. "Une humanité qui a appris à marcher avec des chaussures n'a pas développé sa pensée de la même manière que si elle avait marché pieds-nus". En cela, je pense qu'on peut faire le lien avec la manière dont le langage influe sur votre manière de penser

 Au lieu de réfléchir aux problèmes philosophiques et de se concentrer sur sa vie intérieure, le porteur d'un vêtement élégant réfléchit par rapport à son environnement, et donc à sa vie extérieure. Réflexion cruciale à mon sens que développe ensuite l'auteur : l'oppression des femmes est donc due au fait que la société leur a imposé des armures qui poussent à négliger la pensée ; ainsi, s'il se trouve moins de grands personnages féminins que masculins, c'est certes en partie à cause des conventions sociales et d'une part de répression, mais aussi, en réévaluant l'histoire à l'aune de ces réflexions, parce que les femmes avaient plus de mal à développer leur pensée à cause de leurs vêtements incommodes. C'est une thèse qui se doit d'être discutée mais qui, à mon sens, est assez vérifiable à l'issue d'une analyse du cas.

 Intéressons-nous maintenant à cet événement historique qu'ont été les dernières minutes de la station de radio pirate Radio Alice. Tandis que la police enfonce la porte, les speakers décrivent l'événement à leurs groupies angoissées, et emploient pour cela une référence à un film. De là peuvent être émises deux hypothèses : soit la vie est vécue comme une oeuvre d'art, soit le cinéma (et l'art en général) font partie de la vie. Bien sûr, ce n'est ni l'une, ni l'autre, mais les deux ensemble.

 Ce qui est intéressant d'inférer à partir de cette analyse est que la vie est de plus en plus filtrée par des images déjà vues et de tous types : notre univers est toujours plus symbolique. Ainsi, les photos qui ont fait l'histoire (par exemple, celle du milicien tué pendant la guerre d'Espagne de Robert Kappa) ont "condensé une série de discours" et, en conséquence, expriment un raisonnement à elles seules. À travers cela, on peut donc suggérer que le symbolique est "producteur de réel" - une thèse qui n'est, d'ailleurs, pas franchement une révolution. 

De consolatione philosophiae

 Allez, on garde le plus dur pour la fin. Enfin, en apparence.

 Eco part du constat que les livres complexes sont plus simples à commenter qu'à lire. On trouve ainsi plus de spécialistes que d'amateurs de la Critique de la raison pure de Kant, ou de la Métaphysique d'Aristote. Mais si ces deux monuments de la philosophie Occidentale sont d'une certaine manière des autels à la gloire de la Raison, on trouve dans d'autres philosophies d'autres processus de conscience, et, notamment, ce qu'Eco appelle (avec un sens de l'humour fin et raffiné) le cogitus interruptus, un terme qui a été repris pas mal de fois depuis.

 Ainsi, lorsque Marshall McLuhan distingue un média chaud (qui fixe la vision sur un seul point, comme la télé ou le cinéma) d'un média froid (où l'information est peu définie et fait participer le récepteur, comme la télévision), c'est pour prouver que la télévision modifie le processus de conscience, et que tous les processus de conscience deviennent secondaires par rapport à la communication. Pour Eco, l'argumentation de McLuhan est "tellement cohérente avec sa thèse qu'elle en invalide la portée". Pour le philosophe canadien, l'argumentation n'est pas linéaire, mais doit être simultanée ; autrement dit, McLuhan explique, selon un processus de conscience ancien, quel est selon lui notre processus de conscience nouveau : avec des "donc" et des "or", il nous dit que nous ne raisonnons plus avec des "donc" et des "or".

 La fameuse formule "The medium is the message" est donc  assez inutilisable du fait de son ambiguité : signifie-t-elle que le message est la forme du message, que le code (la structure de la langue ou du système de communication) est le message, ou que le canal (le matériau de communication) est le message ? De mon point de vue, cette critique est intéressante mais on peut lui opposer que l'ensemble de ces éléments est pertinent, pris ensemble ou séparément ; Eco est très fier d'avoir ajouté au message et au canal l'idée de code, et leur donne peut-être une importance un peu démesurée.

Au final, tout ce que Eco souhaite retenir de McLuhan, c'est que les nouvelles technologies sont à l'origine des bouleversements sociaux. Et ajoute, peut-être avec un soupçon d'aigreur, que McLuhan a de bonnes intuitions mais que son succès est surtout dû à la volonté du public de chercher un message facile (ça se vérifie assez facilement : ce soir, sortez "Oui, mais après tout, le medium c'est le message, quoi" à vos amis, et vous pourrez assez bien vous la péter).

Enfin, dans l'article intitulé La langue, le pouvoir, la force, Eco commente la leçon inaugurale donnée par Barthes au Collège de France. Barthes affirme que le pouvoir s'incarne dans la langue, et que le problème avec cela est que la langue oblige à définir un sujet, donc impose de décider qui "je" suis. Barthes en vient donc à la conclusion (devenue célèbre depuis) que la langue est fasciste car le fascisme, ce n'est pas empêcher de dire, c'est obliger à dire.

 Mais Eco ajoute sa touche, et suggère que l'on peut tricher avec la langue et ne pas être obligé de dire qui l'on est : ça s'appelle la littérature. La littérature est un jeu de et avec les mots.

 Pour Foucault, le pouvoir est une incitation au discours et à la production de savoir qui s'exerce et ne se possède pas ; le pouvoir est donc une multiplicité des rapports de force, et n'est pas centralisé mais vient de partout et chacun. (Pour clarifier : Foucault a apporté, peu avant Barthes, l'idée que dans la pseudo-pyramide hiérarchique de notre société, le pouvoir n'est pas vertical, du haut vers le bas, mais horizontal, et s'exerce de l'un vers l'autre des membres d'une même échelle ; d'où l'idée que le pouvoir ne vient pas de la surveillance, mais de l' équiveillance ou de la sousveillance).

 Je crois que ce dernier point est particulièrement intéressant en ce moment, où la notion relativement émergente d'écriture inclusive soulève un débat aussi important qu'il est aujourd'hui mené de manière bête et stérile. Mais, pour conclure toute cette série d'articles, je suis content de finir sur ce simple constat : la langue est fasciste et nous oblige à choisir si je suis un ou une quand je parle ; mais que la littérature est l'ultime refuge dans lequel on peut tricher avec elle.

 Alors, vous demandez-vous peut-être, suis-je pour ou contre l'écriture inclusive ? Bah. Pour l'instant, aucune idée.

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