Umberto Eco, compagnon d'octobre 2 : Disneyland et le Moyen-Âge

06/10/2017

Vivons-nous un nouveau Moyen-Âge ? Que nous enseignent les parcs d'attraction ?

Cet article fait partie d'une série : Umberto Eco, compagnon d'octobre. Les autres épisodes de cette série sont :
1. Présentation
2. Disneyland et le Moyen-Âge
3. La religion de Superman et les médias de masse
4. De l'importance de bien choisir son pantalon

 La semaine précédente, j'ai tenté d'ébaucher les grandes lignes de la pensée d'Umberto Eco, en même temps que de proposer une rapide introduction à la sémiologie ainsi qu'à la sémiotique. À présent, il est temps de rentrer dans le vif du sujet, et d'ouvrir les premières pages de La guerre du faux (1985). Je précise d'emblée que ces fiches seront une lecture suivie de l'ouvrage, en retenant les éléments qui, à mon sens, nourrissent la pensée, et arrosés par moments des connaissances que j'ai pu glaner pendant mes études à l'université.

 D'emblée, il faut préciser une chose : La guerre du faux ne parle pas d'un affrontement entre le Faux et le Vrai et ne décrit pas comment la tromperie masque la réalité, il n'y a pas un "non dit" plein de sens qui attend joyeusement d'être démasqué par un sémioticien habile. Le but d'Eco n'est pas de nous montrer quelque chose qui est faux pour nous faire comprendre ce qui est vrai ; il s'agit simplement de nous montrer quels discours sont masqués par d'autres discours, autrement dit ce que veut dire ce qui n'est pas dit. "Les textes de ce recueil tournent tous plus ou moins autour de discours qui ne sont pas nécessairement verbaux ni nécessairement émis comme tels ou compris comme tels" (p10).

Voyage dans l'hyperréalité (1975)

 Ne vous faites pas de faux espoir, on ne parle pas ici du scénario du prochain Star Trek : la première section retrace un voyage d'Umberto Eco aux États-Unis, et notamment à travers les temples du faux que sont les parcs d'attraction de type Disneyland. 

Entre autres observations, Umberto Eco constate que les américains reproduisent les modèles à taille réelle, tandis qu'en Europe nous avons tendance à nous promener au milieu de miniatures de monuments qui sont, ou nous devraient être, familiers. Pour lui, c'est le produit de la volonté de donner une illusion de réalité, qui traduit la division de la nation entre un progressisme démesuré (le texte est écrit en 1975, à un moment où l'on croyait encore aux 30 glorieuses) et une nostalgie régressive.

 Ainsi, dans les musées qui se targuent d'être "le plus authentique", l'important n'est pas la réelle authenticité mais le message qui est transmis, à savoir une authenticité visuelle : peu importe que la reproduction que vous voyez n'ait rien à voir avec la réalité tant qu'elle singe correctement la vision que l'on se fait de cette réalité. Ainsi, la reproduction en statues de cire de la Cène de Léonard de Vinci, tridimensionnelle, ne vise pas à imiter la toile elle-même (la comparaison avec l'originale serait forcément dégradante), mais l'image que l'on a de la Cène : elle est plus réelle que le tableau, puisque "il y en a plus" (p35). Ainsi, Eco suggère que si une pâle copie du tableau est proposée à côté de l'imposante mise en scène statuesque, ce n'est pas à défaut d'avoir l'original, mais au contraire pour mieux pouvoir s'en passer. Quelques pages plus loin, Eco résume : "Une fois qu'on a éliminé le désir fétichiste de l'original, les copies sont parfaites".

 De la même manière, c'est pour paraître encore plus réel que les musées s'inventent leur propre folklore. Eco note que "l'histoire ne s'imite pas, on la fait" : le faux, devant être reconnu comme "historique", (p48), doit avoir sa propre histoire. Un faux manoir créé pour devenir musée va laisser deviner, par bribes, les secrets de sa construction ou la provenance des copies qu'il expose.

 L'avant dernier chapitre de cette section analyse enfin les parcs d'attraction en tant que villes : à l'inverse du théâtre, du cinéma ou des parcs, qui sont des lieux de divertissement dans une ville, Disneyland et ses consorts sont des villes qui en imitent d'autres. Mais il y a tout de même une fuite de réalité qui infiltre cette fiction : les faux magasins, qui proposent des faux produits (des peluches souvenirs aux faux revolvers de cow-boys), n'accepteront la transaction que contre du vrai argent - ou un ersatz qui a été échangé contre du vrai. Eco cite L. Marin, pour qui "l'utopie dégénérée est une idéologie réalisée sous forme de mythe" ; pour donner du sens à cette phrase un peu absconse, comprenez que Disneyland est plus hyperréaliste que les musées de cires puisqu'il parvient à faire passer pour réel, non pas ce qui fut réel (Elvis Presley ou Marilyn Monroe) mais une fantaisie (Mickey ou Donald). Disneyland réalise donc une forme de "théâtre total".

 Délaissons maintenant Mickey et ses amis pour nous intéresser aux zoos : tandis que dans le musée de cire, tout est signe qui aspire à devenir réalité, les zoos sont des lieux où tout est réalité (les animaux existent bien, malheureusement pour eux, me dois-je d'ajouter) et aspire à devenir signe. Comprenez : l'ours à qui l'on a appris à secouer sa patte quand une troupe de touristes empressés fait de même, ne dit pas "bonjour", contrairement à ce que l'on se essaie de se faire croire, mais répète un réflexe qui lui a été appris ; c'est nous qui créons un rapport de signification entre notre agitation de patte et son bonjour (ou est-ce l'inverse ?).


Pour conclure, Eco suggère que l'idéologie de "cette Amérique" consiste à puiser du réconfort à travers l'imitation. Les consommateurs veulent éprouver le frisson du Mal historique, alors on dispose côtes à côtes les répliques de Dracula et de la Vénus de Milo, tous deux avec un même niveau de crédibilité. Et, dans une lecture assez marxiste de la chose, l'auteur affirme qu'ainsi, le consommateur ne sachant si son destin est l'enfer ou le paradis, se console en consommant de nouvelles promesses.

 Personnellement, je pense qu'il est intéressant de réfléchir à propos de la série de HBO Westworld, qui prophétise un parc d'attraction planté dans le monde des westerns, dans lequel les "animateurs" sont des automates (d'une vraisemblance parfaite) sur lesquels on peut tirer. Ayant ce chapitre d'Eco en tête, on trouve un certain nombre de fantasmes assouvis : la fantaisie (car ce n'est pas le monde des cow-boys qui est planté, mais bien celui des westerns, selon un imaginaire absolument-pas-fidèle-à-la-réalité) devient réalité, et, à partir du moment où les choses dérapent, devient trop réalité - ou pourrait-on dire hyperréalité ? 

Le nouveau Moyen-Âge (1972)

 Cet article constitue une sorte de réponse au "livre inquiétant" qu'est Allons-nous vivre un nouveau Moyen-Âge ? de Roberto Vacca : Eco se propose d'essayer de répondre, lui aussi, à cette question qui peut paraître obscure au premier abord. 

 Il faut d'abord rappeler que le Moyen-Âge se divise en deux périodes (de la chute de l'Empire romain, vers le Vè siècle, à l'an Mil, puis de l'an Mil à la Renaissance) et s'étend sur près d'un millénaire, dans une zone géographique immense. Une gageure, donc, de comparer un moment précis de notre époque, dans un lieu précis, à cela. Néanmoins, sans trop creuser, on peut exhumer un certain nombre de ressemblances étonnantes entre notre époque, que l'on pourrait penser d'une incroyable modernité, et celle que nous ne connaissons qu'à travers les livres d'histoire et les fictions historiques.

 Il s'agit tout d'abord de la fin d'un modèle unique ("le" modèle Romain, en réalité incroyablement riche et diversifié), qui laisse un monde avec plus d'acteurs et une plus grande division des pouvoirs. Le géographe G. Sacco parle aujourd'hui d'une "médiévalisation de la ville" pour expliquer les minorités non intégrées qui se regroupent en clans et forment des microsociétés compartimentées, mais aussi la "vietnamisation du territoire" qu'est la décentralisation des grandes universités, comparable à un modèle de guérrila pour une guerre civile permanente (là, ça part un peu loin).

 Suivent quelques comparaisons qui me semblent plus vaseuses : Eco affirme qu'aujourd'hui on ne déclare pas la guerre car on ne sait jamais si un pays est en guerre ou pas, ce que les dernières années, ou derniers mois, nous permet de démentir ; il considère les étudiants hippies comme une nouvelle faction d'ordres religieux mendiants, vivant dans l'illusion d'une communauté autarcique (douteux aussi). De même, quand il écrit que "chaque groupe se fabrique ses propres dissidents et hérétiques", il me semble qu'il s'agit d'un fait social universel, et pas spécifique au Moyen-Âge.

 Continuons tout de même : les deux époques essaient de combler la différence entre la culture savante et la culture populaire grâce à une communication visuelle qui révèle un goût pour le criard, le clinquant, et la confusion entre une oeuvre artisanale (une lampe "art Nouveau") et une oeuvre d'art. Les monastères isolés, entourés de "barbares", habités par des moines isolés qui s'adonnent à des recherches spirituelles et érudites, rappellent étrangement bien les campus universitaires américains.

 Mais il faut tout de même conclure que notre nouveau Moyen-Âge serait une époque de "transition permanente", marquée par une culture de la réadaptation, et non par une conservation du passé - et que de là naîtront des produits différents d'il y a mille ans. Ce texte étant écrit en 1972 ; il faut donc prendre en compte que depuis il y a eu l'avènement d'internet (en 1992), outil de réadaptation en même temps que d'archivage du passé.

 Ce qui me semble tout particulièrement intéressant dans cet article est le nombre de points communs de notre société avec celle du Moyen-Âge, une époque que l'on pourrait penser définitivement révolue. Pour prolonger la comparaison, vous pouvez vous plonger dans les Écrits sur la pensée au Moyen-Âge (2016) d'Umberto Eco ou aller piocher du côté de Pour en finir avec le Moyen-Âge (1977) de Régine Pernoud. 

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