- Umberto Eco, compagnon d'octobre 1 : Présentation -

29/09/2017

 - Umberto Eco, compagnon d'octobre 

1 : Présentation -

 Nous pouvons parfois avoir le sentiment que notre monde est de plus en plus complexe. Que tout s'accélère. Qu'on n'y comprend rien. Vivons-nous un nouveau Moyen-Âge ? Le terrorisme peut-il être utile ? Est-ce que les médias nous mentent ? Pourquoi Superman porte-t-il un slip par-dessus son costume ?

 Heureusement, il est des lectures salvatrices qui découpent une pause dans le temps, des lectures qui nous offrent sur un plateau un manuel d'interprétation du monde. Soyons d'accords d'emblée : cet article n'en est pas une. La guerre du faux (1985), entre tous les écrits d'Umberto Eco (1932-2016), en est une ; cet article - ou plutôt, cette série d'articles - se propose d'être une quatrième de couverture copieuse, un substrat de manuel, parce que nous manquons parfois de temps pour comprendre pourquoi nous en manquons, et que je souhaite essayer de vous expliquer, en synthétisant, comment Umberto Eco nous explique comment comprendre tout ce bazar.

 Loin d'être une encyclopédie d'un ennui mortel, La guerre du faux est une série d'articles dans lesquels Umberto Eco, avec un humour délicat et séduisant, essaie de donner à voir les mécaniques de production des discours, et nous permet de comprendre ce qu'il y a à comprendre. Et, bien que publié il y a une trentaine d'années, et basé parfois sur des articles de 1960, l'oeuvre d'Umberto Eco est tellement visionnaire que je la trouve bien plus intéressante à étudier que beaucoup de ce que l'on peut lire aujourd'hui.

 Pour que la synthèse de son oeuvre ne soit pas simplification, j'essaierai de la développer suffisamment, sur plusieurs articles, publiés chaque samedi de ce mois d'octobre.

 Avant d'entrer dans le vif du sujet, je vais dresser une biographie intellectuelle d'Umberto Eco afin de comprendre à qui nous avons affaire ici. Mais, encore avant ça, pour comprendre un minimum de quoi on parle, je vais résumer quelques principes clefs à propos de la sémiotique.

Très brève introduction à la sémiologie

(Je reprends ici quelques passages de ma fiche à propos des Mythologies de Roland Barthes, ouvrage capital dans la discipline).

 Vous êtes peut-être plus familiers avec le terme de sémiologie qu'avec celui de sémiotique ; si, en français, ces deux termes sont à peu près synonymes, il est important de préciser que dans certains cas on parle de sémiologie pour étudier le langage, et de sémiotique pour tout types de signes.

 La sémiologie, donc, c'est l'étude des signes : à travers toute action, nous signifions quelque chose, pas toujours consciemment d'ailleurs. La sémiologie s'emploie à "décrypter" (pour reprendre un mot à la mode) le sens de tout ce qui nous entoure. 

 Le système sémiologique, c'est-à-dire la grille de lecture du monde employée par le sémioticien, se décompose en deux parties, chacune formée de trois composantes. Le premier niveau correspond à une lecture sans réflexion critique de l'information qui nous est fournie ; la seconde, qui constitue une attitude de mythologue, consiste à avoir une réflexion critique du mythe.

Vous trouverez dans ce tableau les principaux composants du mythe. Ne paniquez pas, ils sont expliqués immédiatement après !

 Voici un exemple (il s'agit de celui fourni par Barthes) pour rendre tout ce jargon un peu plus concret. Imaginez une phrase dans un manuel de latin : quia ego nominor leo. Tout le monde l'aura compris, ceci se traduit par : car moi je m'appelle lion (oui oui). Il s'agit ici de son sens, le troisième membre du premier système sémiologique. Ce dernier est composé du signifiant (le langage, latin dans ce cas) et du signifié (la phrase en elle-même). Mais, dans la mesure où cette phrase se trouve dans un livre de grammaire, elle signifie : je suis un exemple de grammaire qui va servir à expliquer une règle. Le premier système sémiologique, "je m'appelle lion", s'élargit pour en accueillir un second : il accepte un second signifié, que l'on appelera concept, "je suis un exemple de grammaire", et une signification globale, qui résulte de la combinaison du signifiant et du signifié (je suis un exemple de grammaire, tiré dans un livre de latin).

 Là où le mythe prend toute son ampleur, c'est dans son aspect sélectif, lorsqu'il interagit avec le sujet (vous, lecteur) : puisque cette phrase est un exemple de grammaire (avant d'être utilisée par Barthes comme exemple de sémiologie), et que je comprends ce fait, elle révèle un certain nombre de choses sur le lecteur que je suis. Elle révèle que je suis quelqu'un qui a quelques bases en latin (ou qui a profité de la science de Google Traductions pour comprendre le latin, dans ce cas que je connais Google Traduction, que j'ai le moyen et la présence d'esprit de m'en servir) : toute une pléthore de données sociologiques (époque, milieu social, zone géographique, intérêts, etc) peuvent être inférées d'un tel constat.

 Si je ne comprends pas que la phrase est un exemple de latin, dans ce cas, le mythe ne s'adresse pas à moi : élément central à retenir, le mythe est sélectif. Le mythe ne cache rien ni ne révèle rien : il présente l'information telle qu'elle est, à savoir que je m'appelle lion ; mais on peut en retirer des informations qu'il a déformées et il est le moyen par lesquelles elles seront communiquées.

Umberto Eco, philosophe des signes

 Je pique pour cette courte biographie le titre utilisé par Claudia Stancati dans son article passionnant sur la pensée et l'oeuvre d'Umberto Eco, qui fournit la majeure partie des informations que vous trouverez ici. Ne tombons pas dans la biographie, et commençons directement par dire que Umberto Eco est un homme de lettres et érudit d'une importance majeure dans le paysage académique de la deuxième moitié du XXème siècle. Sa réflexion porte principalement sur "la réception des oeuvres, et les circulations possibles entre la production savante et la culture de masse". Il fait de la sémiotique l'égale de la philosophie (d'où, vous l'avez brillamment perçu, le titre de cette section). Eco ne lit pas le signe comme un simple rapport d'équivalence, mais aussi suivant un rapport d'inférence - plus simplement : le signe est ce qui indique et résume le travail de la connaissance. Si, jusqu'ici, ça ne vous semble pas clair, je ne peux que vous conseiller d'aller lire en entier la page consacrée aux Mythologies de Roland Barthes, il y a même des petits dessins gentils pour mieux comprendre.

 Charles Sanders Peirce avait établi une trichotomie canonique (les signes sont soit une icône, soit un indice, soit un symbole), qu'Eco veut dépasser. Pour lui, la signification et l'interprétation sont toujours liées, comme une chaîne continue de renvois interprétatifs (à savoir, celui qui lit a une incidence sur celui qui produit mais aussi sur ce qui est produit). Eco propose donc de passer d'un modèle du dictionnaire (avec des articles indépendants les uns des autres) au modèle de l'encyclopédie (avec une culture en réseau) pour expliquer l'arrière fond cognitif sur lequel il travaille.

 Il faut aussi mentionner son travail en littérature, notamment au travers de Lector in Fabula (1979). Dans cet essai, il argumente que l'interprétation d'un texte repose sur une collaboration active entre auteur et lecteur. La "structure d'ouverture de l'ouvrage" définit alors ce qu'un texte ne dit pas mais propose, et qui porte les lecteurs à remplir l'espace vide. Le "lecteur modèle" est donc celui qui, maîtrisant toutes les références du texte, serait capable d'en actualiser toutes les virtualités (au sens de potentialités). C'est ce qu'Yves Citton, dans Lire interpréter actualiser, appelle également "interprétations actualisatantes".

 Pour conclure, Claudia Stancati estime qu'Eco a fondé une "approche syncrétique de la sémiotique", qui intègre divers héritages et reste ouverte à des révisions. Pour Eco, "le regard philosophique tend précisément au général", et c'est probablement cela qui en fait un tel monstre de savoir - et notre compagnon pour octobre.

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