Terry Pratchett (& autres) : La Science du Disque-monde III - L'horloge de Darwin

09/07/2017

 Et si Darwin n'avait pas écrit L'Origine des Espèces ? 

Les auteurs

 Terry Pratchett (1948-2015) est un écrivain anglais extrêmement prolifique, notamment connu pour la série d'heroic-fantasy Les annales du Disque-monde (réunissant à elle-seule plus d'une quarantaine de tomes). Ses écrits se caractérisent généralement par un grand sens de l'humour et un maniement habile de l'absurde, et tendent à détourner les archétypes littéraires (notamment ceux de l'heroic-fantasy) pour se livrer à une satire de notre société. Il a été anobli en 2008. Ian Stewart est un mathématicien et est l'auteur et co-auteur de nombreux livres. Jack Cohen est biologiste et consultant scientifique pour la télévision et pour de nombreux auteurs scientifiques.

Bienvenue sur le Globe-monde

 C'est bien connu, la terre est plate. C'est pour ça qu'on l'appelle le Disque-monde, d'ailleurs. Ah, et elle repose sur le dos de quatre éléphants juchés sur la carapace de la tortue céleste A'tuin. Si ce n'est pas clair, vous avez de la lecture par ici pour comprendre ce que je raconte.

 Mais figurez-vous que dans ce Disque-monde, et plus précisément sur une étagère de l'Université de l'Invisible, le bastion des mages, se trouve une petite sphère, un peu comme ces boules de neige souvenir qui étaient à la mode il y a vingt ans. Et dans cette sphère, il y a un monde, le Globe-monde, qui ressemble méchamment au nôtre. Mais les mages, qui ont eu quelques aventures avec ce Globe-monde absurde (dans La Science du Disque-monde 1 et 2), doivent intervenir au plus vite : un petit plaisantin du nom de Charles Darwin a publié un livre qui s'appelle La Théologie des espèces, et explique comment c'est un Dieu créateur qui se charge de l'évolution. Et ça chamboule pas mal de choses.

 Ça, c'est pour la trame de l'histoire. Avouons-le, elle est assez secondaire dans ce livre, même si il y a comme toujours des trouvailles comme seul Pratchett sait en tirer de son chapeau. Mais l'essentiel de La Science du Disque-monde, c'est... Et bien, de la science. Le titre aurait pu nous mettre sur la piste, remarquez. De la vulgarisation scientifique de très bonne qualité, pas épurée pour un sou, exigeante (de nombreux passages sont à lire, à relire et à se gratter la tête avec un stylo à la main), sur des thèmes divers et avec moultes sources à l'appui. Le livre a paru en 2005 en version originale (notons au passage l'excellente qualité de l'édition Atalante en français, avez comme toujours Patrick Couton à la traduction) et cite des études datant de 2004. Le fil rouge qui est suivi tout au long de l'ouvrage est celui du principe de l'évolution, dont les complexités souvent ignorées sont rendues particulièrement passionnantes au cours de ces quelque quatre cent pages.

 Dans cet article, je vous propose donc quelques idées en vrac qui m'ont semblé particulièrement intéressantes.

 Une hyper brève histoire de l'infini

 Le chapitre  sur l'infini (sans doute le plus complexe de l'ouvrage) donne quelques éléments pour manipuler la notion. Parce que l'infini, ce n'est pas qu'une entité de taille infinie (ça, c'est la vision dite de l'infini actuel). L'infini est plus généralement défini comme un processus qui se poursuit indéfiniment : 1 + 1 = 2. 2 + 1 = 3. Ce processus, qui consiste à prendre n et à lui rajouter 1, se poursuit ad infinitum ; mais, à chaque étape, n est un nombre fini.

 David Hilbert est un mathématicien allemand qui approche l'infini comme une entité, et propose quelques petits exercices de gymnastique de l'esprit. Préparez-vous à monter une infinité de marches pour arriver sur le toit (infiniment haut) de l'Hôtel Hilbert.

Dans l'hôtel Hilbert, il y a une infinité de chambre. Elles sont toutes occupées. Arrive un client. Comment le loger ?

Il suffit de l'emmener dans la chambre 1. Celui qui est dans la chambre 1 va dans la chambre 2, et ainsi de suite.

Bien.

Arrive maintenant un car contenant une infinité de gens, qu'on appelle clients A1, A2, A3, etc. Même problème.

Les clients déjà présents (1, 2, 3) sont déplacés dans les chambres paires (2, 4, 6) ; les clients A1, A2, A3 dans une chambre impaire. Pratique.

Arrivent enfin une infinité de cars (A, B, C) contenant une infinité de gens. Ça se corse, hein ? 

Il faut, nous explique Hilbert, les faire se mettre en file indienne, côte à côte, de sorte à obtenir la formation suivante :

  • A1 A2 A3 A4
  • B1 B2 B3 B4
  • C1 C2 C3 C4
  • D1 D2 D3 D4

 Et on les fait entrer dans les chambres selon l'ordre suivant : A1 ; A2 puis B1 ; A3 puis B2 puis C1. (Faites un petit dessin, vous comprendrez).

Ce qu'il faut retenir, c'est que l'infini est infini ; il n'y a donc pas d'infini plus grand qu'un autre. On ne peut pas dire "l'infini +1 est plus grand que l'infini -1".

@ Illustration Paul Kidby.

La théorie des cordes

 Comme vous le savez peut-être, la théorie des cordes est ce qui semble aujourd'hui le plus susceptible d'unir théorie quantique et théorie de la relativité. Elle postule qu'à la plus petite échelle de la matière qui soit, n'existent pas des grains de matière mais des structures multidimensionnelles qui ressemblent vaguement à des boucles de ficelle, appelées des branes. Les particules seraient donc des minuscules cordes fermées qui s'enroulent autour de la brane. L'énergie spécifique liée à la brane correspond à l'énergie du vide, et a la particularité de pouvoir varier.

On appelle (assez joliment, je trouve) braysage toutes les valeurs possibles de l'énergie du vide. Or, la fourchette de variation qui permet la vie (un peu comme, pour une exoplanète, la fourchette de rapport masse/distance à l'étoile) est minuscule. Comment la vie est-elle possible ? L'hypothèse (du livre, elles sont foison parmi la communauté scientifique) est que l'énergie du vide passe par toutes les valeurs (c'est le propre de l'état quantique d'être et de n'être pas dans chacune des valeurs dans lesquelles il est, demandez à votre chat si vous avez un doute). L'énergie du vide, à chaque instant, traverse cette fourchette sans qu'on en ait conscience. Donc, dans la théorie des cordes, la vie ne tient qu'à un fil !

Haha.
Avouez que c'était pas si mal.

Scénarios contrefactuels

 J'aurais aussi pu écrire dystopie, mais ça claque moins.

 L'idée de G.H.Mead est assez intéressante : le présent détermine l'avenir et contraint le passé par la conception qu'on se fait du passé au moment présent. Mais si. Donc les dystopies sont de deux sortes :

  • les créations cohérentes ne changent pas le présent mais seulement le passé (que Sherlock Holmes ou les Trois Mousquetaires aient existé ou non, notre présent serait le même).

  • les créations incohérentes, si elles existaient vraiment, exigeraient que notre présent soit radicalement différent (par exemple, Dracula).

 L'idée des auteurs du livre est aussi que, contrairement à ce que l'on dit souvent, écraser un papillon lors d'un voyage temporel loin dans le passé ne bouleverserait pas radicalement le cours du monde. L'histoire suit un fil directeur, et si ce papillon n'avait pas entraîné une chaîne causale qui aurait eu la glorieuse conclusion de placer Hitler là où on le sait, et bien d'autres événements auraient quand même (à peu près) précipité sa venue. Plus encore, pour les auteurs, si Hitler était mort d'une allergie aux cacahuètes quand il était enfant, un ersatz de dictateur serait venu faire (dans les grandes lignes) les mêmes choses que lui. De même, si Darwin n'avait pas écrit L'Origine des Espèces, quelqu'un d'autre l'aurait fait pour lui : après tout, c'était une idée qui germait à son époque, et qui commençait à se répandre doucement. En parlant de ça...

 Inventions

"L'étape de l'invention, si cette étape a réellement eu lieu, consistait à rassembler plusieurs découvertes indépendantes, si bien que ce qui en émergea fut une authentique nouveauté.
Ainsi, une succession de découvertes précède souvent une invention. De façon similaire, les inventions précèdent souvent les découvertes. La découverte des taches solaires reposait sur l'invention du télescope [...]. En résumé, invention et découverte sont intimement entrelacées, et il est probablement vain de vouloir les séparer. En outre, il est plus facile de repérer les éléments significatifs de l'une et de l'autre a posteriori."

 Une des idées fortes du livre, c'est que le mythe de l'inventeur qui révolutionne à lui seul la moitié du monde (on parle aujourd'hui encore de révolution Copernicienne, de l'influence de Newton, ou de celle de Darwin) est ceci : un mythe. En réalité, l'idée flottait dans l'air du temps, un peu comme un canard dans le jeu de fêtes foraines ; et si Darwin n'avait pas eu la plus grande canne à pêche, quelqu'un d'autre aurait attrapé le petit canard jaune de l'évolution.

 Au passage : les premières machines à vapeur datent de 150 avant Jésus Christ, et leur papa s'appelle Héron d'Alexandrie, qui a mis au point l'éolipyle. De très bonnes images subsistent de ces engins. Allez y jeter un oeil, c'est fascinant

Questions sans réponses

 On touche ici à un élément qui définit particulièrement l'écriture de Terry Pratchett : le concept de privatif, défini comme "un concept dont l'esprit semble se satisfaire même si une brève réflexion montre qu'il ne rime strictement à rien".
 En peu de mot, c'est par exemple le principe de l'évri, un état de sobriété extrême (à l'inverse de l'ivresse) ; ou une réflexion sur la vitesse de l'obscurité, nécessairement plus grande que celle de la lumière puisqu'elle s'écarte de son chemin. Contrairement à une opposition entre chaud et froid, où les deux termes existent, le privatif consiste à étiqueter l'absence d'une chose avec un mot, au lieu d'en attribuer simplement un à leur présence.

Conclusion évolutive

 J'espère que les quelques idées ici réunies, simplifiées à l'extrême pour tenir en peu de signes (et de temps de cerveau disponible), vous auront donné envie de vous plonger dans le livre. Que vous soyez féru de science ou de culture générale, je ne peux que vous recommander chaudement La science du Disque-monde.

 Quant à la conclusion des auteurs, elle est la suivante : l'Homme s'inscrit dans un processus maintenant (vaguement) connu du grand public, l'évolution. Et pour devenir toujours plus apte et triompher grâce à la loi du plus fort, l'homme doit devenir Polypan multinarrans : non plus l'homme savant, mais l'homme qui raconte des histoires, des histoires variées et différentes. Un message de relativisme, mais aussi d'accueil de l'altérité en ce qu'elle a d'essentielle pour renforcer notre singularité.