R.K. Narayan : Le guide et la danseuse

07/11/2017

Penser notre rapport à nos propres gourous

L'auteur

 Né en 1906 et mort en 2001, R.K. Narayan, ou Rasipuram Krishnaswami Iyer Narayanaswami de son vrai nom, est une des principales figures de la littérature indienne en anglais. Il est surtout connu pour ses oeuvres fictionnelles qui prennent place dans le Sud de l'Inde, et tout particulièrement dans la ville de Malgudi. Il a été l'ami et le disciple de l'écrivain américain Graham Greene, qui a beaucoup contribué à faire publier ses livres. Ses oeuvres les plus connues sont probablement Malgudi Day (1942), Le guide et la danseuse (1942), et Swami and Friends (1935). 

Guide malgré lui

 Le guide ou la danseuse nous raconte l'histoire de Raju, un de ces hommes à qui il semble que la vie réserve toujours moultes péripéties passionnantes. Après quelques années passées à profiter (car c'est le mot) de l'ombre de la prison, Raju s'arrête pour une nuit dans un vieux temple au bord de la rivière pour réfléchir sur sa vie. Et, sans le vouloir, sans le comprendre, devient le guide spirituel de toute une communauté, d'abord petite, puis de plus en plus vaste, si bien qu'il devient en lui-même une attraction touristique. Jusqu'à ce que survienne une sécheresse terrible, et que Raju soit mis face à son imposture lorsqu'on lui demande d'agir effectivement comme guide spirituel.

 Cela nous permet d'ailleurs de boucler la boucle. Un jour, Raju conte son histoire à Vélan, son plus fidèle disciple. Ayant grandi dans la ville de Malgudi dans une maison au bord du chemin de fer, Raju remplace son paternel dans la boutique familiale de la gare et profite de son temps libre pour lire tous les livres qu'il trouve (et dont il commence à faire négoce). Il commence très vite à accroître sa popularité, jusqu'à ce que des collectionneurs viennent de Bombay pour rencontrer "Raju-du-chemin-de-fer". De libraire, il devient  guide touristique, et emmène ses clients voir les merveilles de la région, d'abord en baratinant à propos de l'histoire du lieu puis, glanant petit à petit des informations livrées par les touristes les plus érudits, partageant avec les suivants un solide socle de connaissance sur le folklore et la tradition locale. 

 C'est par cette condition qu'il fait la rencontre de Rosie, une jeune femme d'une beauté sans pareil qui s'ennuie à suivre son mari pour observer des heures durant des fresques auxquelles elle n'entend rien. Naît entre les deux une histoire d'amour qui conduit à la fuite de Rosie, et à la naissance d'un projet commun : Raju va aider Rosie à devenir danseuse, ce dont elle a toujours rêvé et pour quoi elle a un réel don. Les tournées s'enchaînent, la vie de château les sépare lentement l'un de l'autre, et Raju se retrouve en prison pour avoir contrefait la signature de sa danseuse, afin de récupérer (secrètement) un colis qui lui était envoyé par son ex-mari. Et, sortant, retrouve notre point de départ : une nuit de méditation dans un temple. 

Authentique charlatan ? 

 Je crois qu'une des clefs pour comprendre le récit est la manière dont Raju devient guide touristique.

 Le bougre, certes, n'y connaissait rien initialement, et a menti pour se hisser à sa position ; mais, reste qu'il finit bien vite par devenir un véritable guide, rusé et compétent, qui connait suffisamment la ville pour répondre aux désirs de chacun et a assez bien retenu les histoires que les uns lui ont racontées pour les ressortir aux suivants.

 Raju n'avait donc pas plus l'intention de devenir guide touristique que spirituel. Mais les circonstances, la bêtise humaine et la plume de Narayan le posent là. Et il endosse son rôle, sans s'en rendre compte au début, puis bien content des avantages que cela lui procure, et, enfin, prêt à se sacrifier pour s'élever à la hauteur des attentes de sa communauté. Entre temps, Raju a dispensé des conseils - par lambeaux, certes, un peu pythiques, certes, mais qui font leur effet.

 Le livre pose une question qui est intéressante à examiner à la lumière de notre société actuelle : qu'est-ce qu'un guide, sinon quelqu'un qui est suivi ? (Cette question remarquablement pertinente, c'est en fait moi qui la pose ; mais passons). On ne va pas aller chercher du côté du Führer (littéralement, le guide), qui était peut-être à l'esprit de l'auteur au moment d'écrire le livre ; mais on peut se servir de ce conte comme d'une parabole pour penser notre rapport aux réseaux sociaux, dans lesquels on n'a de cesse de "suivre" des gouroux que l'on va se débusquer.

 Et si l'on pense ce rapport selon les clefs proposées par Le guide et la danseuse, que voit-on ? Et bien, votre blogueur.euse préféré.e n'a pas plus de raison que Raju d'être votre guide ; il ou elle peut d'ailleurs très bien être un.e ancien.ne forçat. Mais si le guide n'est considéré que pour la parole qu'il délivre, alors son message peut être reçu tout pareillement. Et je ne dis pas ça parce que je suis, actuellement, en position de guide, non non.

Enfin.

Si Raju se révèle au final plus guide qu'escobard, c'est tout de même une métamorphose surprenante vu sa personnalité ; et, tout au long du roman, on n'a de cesse de penser qu'il va, comme l'auraient fait une grande majorité dans sa position, profiter de la situation.

Morale ? Faites comme vous voulez, c'est moi qui vous le dis.