Patrick Modiano : Rue des boutiques obscures

17/09/2015

Présentation et résumé

Patrick Modiano est un écrivain français né en 1945 et auteur de plus d'une trentaine de romans. Il a reçu de nombreux prix, notamment le prix Goncourt pour son roman Rue des Boutiques Obscures (1978), et a récemment obtenu le prix Nobel de Littérature. Son œuvre s'intéresse tout particulièrement au Paris de l'Occupation ainsi qu'à la recherche du passé ; ses romans les plus connus sont, par exemple, Rue des Boutiques Obscures, La Place de l'Etoile (1968) et Villa Triste (1975).

 Rue des Boutiques Obscures est un roman dans lequel un homme, initialement appelé Guy Roland, nous raconte comment il part à la recherche de son passé. Après avoir travaillé huit ans dans une Agence de détective privé, il pense avoir trouvé une piste qui lui permettra de surmonter son amnésie et de redécouvrir qui il est ; commence alors une longue série de rencontres qui lui en apprennent chaque fois un peu plus sur sa vie d'avant. Un roman doux, poétique et intriguant qui nous interroge sur la nature de notre passé.

Analyse

Attention, quelques révélations sur la fin de l'histoire.

 Guy Roland se rend rapidement compte que ce nom d'empreint n'est pas celui qu'il portait avant qu'il ne perde la mémoire. S'appelle-t-il Freddie ou Pedro ? La piste qu'il suit semble ténue et pourtant, il la remonte, lentement mais (à peu près) sûrement, jusqu'à la source. Pour cela, il rencontre des personnes liées à sa vie d'avant : dans un premier temps, des personnes ayant connu ses amis, puis d'autres qui l'ont connu lui - mais dont il n'a aucun souvenir.

 On apprend petit à petit que Pedro, puisque c'est son vrai nom, cherchait à fuir la France en 1940. Vivant dans une situation clandestine à Paris, il s'est exilé à Mégève, en Suisse, puis a tenté de traverser la frontière. Malheureusement, les passeurs étaient des escrocs et il a été abandonné seul au milieu de la montagne. C'est sûrement à la suite de cet incident qu'il a perdu la mémoire.

 Raconté à la première personne dans un style assez simple, sans fioriture et très agréable, ce roman nous emmène donc, à la manière d'une enquête policière, de piste en piste. Certains chapitres ne mènent nulle part ; d'autres sont des rêveries durant lesquelles le narrateur pense à ce que devait être sa vie, à une époque ; d'autres ne sont que des fiches de renseignement sur les personnes qui avaient probablement un lien avec le héros.

 Il plane sur l'ensemble de ce livre une atmosphère agréable, celle qui est généralement liée à un passé dont on se souvient - ou qu'on essaie de se rappeler - avec tendresse : il fait beau, les personnages des souvenirs éclatent de rire et vivent une belle vie. A certains moments, une pointe d'angoisse vient légèrement ternir le tableau, afin de nous rappeler que le passé en question était une sombre époque pour la France.

 Les personnages que l'on rencontre sont généralement originaux et attachants ; on pourrait faire la remarque que pour la plupart d'entre eux, la vie semble s'être arrêtée en même temps que les souvenirs de Guy/Pedro, puisque beaucoup semblent n'avoir connu que la déchéance depuis : le pianiste désabusé, autrefois marié à une belle américaine, qui doit attendre sur le palier de chez lui que sa nouvelle femme finisse de « s'amuser » avec des inconus ; le photographe, qui vit terrifié, cadenassé chez lui ; le critique gustatif que la nourriture semble dégoûter. Tous semblent mener une vie terne, et tous sont incroyablement intéressants de par leur originalité et leur caractère très travaillé.

 Chaque chapitre du roman livre une nouvelle scène et l'on ne revient presque jamais dans un lieu déjà connu, si bien que l'histoire avance assez vite, se concentrant sur l'enquête, sans trop s'étaler sur les sentiments du personnage que l'on devine par ailleurs aisément. Les scènes sont très soignées, Modiano décrivant souvent les couleurs, l'environnement, le fond sonore : on peut parfaitement se représenter chacun des tableaux qu'il nous dresse.

 Si Rue des Boutiques Obscures est un livre très intéressant et très agréable à lire, j'aurai cependant quelques critiques à émettre.

 Pour commencer, il est assez frustrant de ne pas savoir quand et comment s'est réveillé Pedro : lorsqu'un personnage a une perte de mémoire, on le retrouve généralement au début, juste après cette amnésie ; il a en quelque sorte le souvenir du premier jour du reste de sa vie (sans mauvais jeu de mot). Ici, on ne connaît pas les derniers souvenirs de Pedro, si bien que l'on ne peut pas deviner grand chose.

 Il s'agit de l'autre critique que j'aurai à formuler à propos du déroulement de l'intrigue, d'ailleurs : puisque l'on est plongé, comme dans un roman policier, de piste en piste, on serait en droit d'avoir quelques indices pour formuler notre propre hypothèse - qui, comme de juste, s'avérerait fausse. Ici, comme l'histoire avance et change souvent, le lecteur n'est jamais sollicité ; on ne peut donc pas pleinement vivre l'histoire, puisqu'elle nous est racontée mais que l'on sait pertinemment que jamais nous ne pourrons deviner qui Pedro était réellement, faute d'indices.

 Malgré ces deux points négatifs, Rue des Boutiques Obscures est un roman d'une grande qualité dont je recommande la lecture.

Citations

 Ces Bottins et ces annuaires constituaient la plus précieuse et la plus émouvante bibliothèque qu'on pût avoir, car sur leurs pages étaient répertoriés bien des êtres, des choses, des mondes disparus et dont eux seuls portaient le témoignage.

 Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu'elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s'éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d'enfant ?