Pascal Quignard : Tous les matins du monde

03/09/2015

Présentation et résumé

 Pascal Quignard est un écrivain français né en 1948, et également musicien amateur ayant contribué à la fondation de festivals musicaux. Il a publié une très grande quantité d'ouvrages, romans, essais et critiques, et s'inspire souvent de faits historiques pour ancrer ses récits. Son roman le plus connu est sans doute Tous les matins du monde (1991), car il fut adapté au cinéma par Alain Corneau. Il a également écrit Les escaliers de Chambord (1989) et La leçon de musique (1987).

 Tous les matins du monde est un court roman qui raconte l'histoire de Monsieur de Sainte Colombe, un extraordinaire musicien, virtuose de la viole, qui vivait reclus dans une petite ferme à distance de la ville, refusant les honneurs du roi et ayant eu pour disciple Monsieur Marin Marais, un futur grand nom de la musique française. Maître et élève vécurent une relation tumultueuse, entre autres en raison des relations particulières de Marin Marais avec les deux filles de Sainte Colombe, mais également car il acceptait de se produire devant le roi.

Analyse

 Sainte Colombe est un veuf rongé par le désespoir que lui cause la perte de sa femme, dont il rencontre le spectre à plusieurs occasions dans le récit - à chaque fois avec un certain naturel, sans plus s'émouvoir de ces étranges visions. Il vit seul avec ses deux filles et se produit occasionnellement devant quelques amateurs de musique qui se sont déplacés spécialement pour le voir jouer et improviser avec virtuosité en compagnie de ses filles.

 Il commence par refuser Marin Marais car il estime que celui-ci manque de musicalité ; toutefois, ses filles le persuadent et il le prend bientôt pour élève. Quelques années après, il le chasse une nouvelle fois de chez lui car Marin Marais s'est produit à la cour du roi. Ce dernier, plus tard encore, apprend que la fille aînée de Sainte Colombe, qu'il a aimée, est mourante. Celle-ci est en fait rongée par le désespoir d'avoir été rejetée par Marin Marais et se pend après qu'il lui ait fait ses adieux. Sainte Colombe tombe alors lui aussi dans une profonde dépression et, un soir qu'il joue tristement de la musique, Marin Marais rentre chez lui pour prendre une ultime leçon : il joue ainsi avec son maître jusqu'à l'aube, Sainte Colombe transmettant ainsi son répertoire à son disciple.

 Tous les matins du monde est un roman très court - moins d'une centaine de pages -, écrit à travers une multitude de chapitres également brefs, dans un style très fragmenté. L'histoire avance ainsi rapidement, avec beaucoup d'ellipses et peu de superflu. Toutefois, ce serait faux de dire qu'aucun détail n'est donné : certaines scènes sont très détaillées, notamment les paysages qui sont décrits si précisément que l'on pourrait en peindre des tableaux... Ou en faire un film : il faut savoir que Tous les matins du monde est tout d'abord une commande du réalisateur Alain Corneau.

 L'histoire est un sujet que Pascal Quignard connaît bien puisqu'il reprend le premier chapitre de La leçon de musique, développant et se concentrant plus sur le personnage de Sainte Colombe. Le duo des personnages est d'ailleurs présenté avec beaucoup d'objectivité, notamment grâce à l'austérité de l'écriture : celle-ci, étant dépouillée d'émotions, laisse au lecteur le soin d'interpréter d'après les réactions des personnages, l'auteur ne choisissant pas de critiquer l'un ou l'autre des musiciens.

 Si le style documentaire semble survoler l'action lors de la plupart des passages, certains sont au contraire très soignés : l'incursion en ville de Sainte Colombe et de son disciple au cours de laquelle il lui donne une leçon de musique, non pas de virtuosité mais plutôt de sensibilité, écoutant le son que produit un enfant qui urine ou bien celui que fait le peintre à son activité ; l'intense crise de colère de Sainte Colombe au cours de laquelle il brise l'instrument de son élève ; l'ultime rencontre entre Marin Marais et la fille aînée de Sainte Colombe.

 Il est également intéressant de savoir que si la plupart des éléments de l'intrigue sont historiquement vrais, certains sont empruntés à un conte chinois dans lequel le maître de musique Tch'eng Lieng commence par détruire l'instrument de son élève Po Ya avant de l'emmener en ville, de lui faire écouter tous les bruits - celui du vent, celui des baguettes de bois, celui du moine qui passe le balais - avant de lui en racheter un. Po Ya deviendra ensuite l'un des plus grands musiciens au monde, d'après le conte.

 Il s'agit en somme d'un roman bien construit, sans superflu, qui propose une biographie de deux personnages importants de la musique française, ainsi que quelques réflexions sur l'art - vaut-il mieux s'adonner à la pratique de l'instrument en dépit de la gloire, pour être plus libre de chercher la musicalité, et vivre dans la pauvreté et la misère, ou bien peut-on '' vendre son âme au diable '' comme semble l'avoir fait Marin Marais ?

 Le style assez aride peut parfois déconcerter, mais ce n'est finalement pas une carence. Certes, Pascal Quignard aurait pu écrire sur le même sujet un livre d'un lyrisme envoûtant, l'époque et l'intrigue s'y prêtant admirablement ; cependant, on n'a l'impression de lire ni un rapport officiel ni une notice biographique, et le roman réserve quelques belles scènes, notamment la scène finale qui est assez émouvante.

 Assurément, Tous les matins du monde est un court roman qui donne envie d'écouter les plus belles musiques de Sainte Colombe - le Tombeau des Regrets, entre autres - et d'aller pratiquer son instrument de musique !

Citations

Peu importe qu'on exerce son art dans un palais de pierre à cent chambres ou dans une cabane qui branle dans un mûrier.

Ils regardèrent le peintre peindre. Monsieur de Sainte Colombe souffla de nouveau dans l'oreille de Monsieur Marais :

« Ecoutez le son que rend le pinceau de Monsieur Baugin. »

Ils fermèrent les yeux et ils l'écoutèrent peindre.