Norman Spinrad : Bleue comme une orange

17/09/2017

Manipulations, éthique et écologie


L'auteur

  Norman Spinrad est un auteur de science-fiction américain né en 1940. Considéré comme une des figures majeures de la science-fiction de ces dernières années, sa marque de fabrique est une tendance à aborder frontalement des thématiques sociales, ce qui lui vaut une réputation d'écrivain polémique. Son roman le plus important est probablement Jack Barron et l'éternité (1969, prix Hugo du meilleur roman en 1970). Bleue comme une orange (titre original : Greenhouse summer) a été publié en 1999 ; la traduction française du titre fait référence au poème de Paul Eluard "La terre est bleue comme une orange" (une image également utilisée par Alain Damasio dans La Horde du Contrevent).

De la SF écologique...

  Les conditions climatiques ont dépassé les pires prédictions des climatologues du début du XXIème siècle. Le nouvel Eldorado terrestre est la Sibérie dorée, seul lieu où le climat soit clément ; à Paris comme à New-York, bougainvilliers et alligators viennent ajouter une touche d'exotisme qui ravit les touristes et navre les locaux ; le reste, dans l'ensemble, n'est que Terre des Damnés, où l'on se meurt (de chaud, ou de froid, ou de faim).
 Dans le futur imaginé par Spinrad, deux tendances divisent l'humanité face au sort qui l'attend : les Verts, héritiers d'un capitaliste hédoniste qui se soucie peu du sort de la planète, et les Bleus bon teint, qui essaient de réduire les frais à coup de miroirs orbitaux, panneaux solaires, et autres prouesses technologiques du genre. Mais si la situation n'est pas rose, la partition entre verts et bleus révèle vite que rien n'est tout noir ou tout blanc : la Grande Bleue, qui organise une série de foires internationales sur le climat qui rappellent habilement les COPs actuelles, semble cacher quelque chose derrière ses bonnes intentions. Monique Calhoun, agente d'un syndic (la forme vaguement mafieuse d'organisation que Spinrad imagine être la relève des multinationales actuelles) nommé Panem & Circenses ("du pain et des jeux"), en vient même à les soupçonner qu'ils montent une vaste comédie pour mieux vendre des machines de refroidissement de la planète. Le prince Eric Estherazy, qui travaille pour le syndic concurrent, celui des Mauvais Garçons, entre dans la valse, essayant à son tour de découvrir la vérité sur l'affaire.
  L'ensemble du roman constitue donc une sorte de valse aigre-douce autour de cette foire et de ses secrets, dansée au gré des machinations en miroir de chacun des syndics qui essaie de piéger l'autre. Les deux personnages se mêlent assez habilement, le tout donnant quelques situations plutôt amusantes.

... pour un livre à recycler

  Norman Spinrad est un homme cultivé. Le livre est baigné de références habilement utilisées, d'idées plutôt originales, propose des lectures psychologiques intéressantes, explore des problématiques d'une importance primordiales - n'oublions pas qu'il a été écrit en 1999, et que si l'écologie est aujourd'hui reconnue comme une vérité par la plupart, ce n'était pas alors parfaitement le cas.

  Malgré cela, le roman ne parvient pas à convaincre. Dès que l'on comprend que les deux histoires évoluent en un miroir quasi parfait, chacune des scènes semble n'être que la répétition d'une autre ; et si les révélations font avancer l'histoire, cette dernière manque en fin de compte de profondeur. Ses personnages sont aussi relativement limités : ils ne sont pas manichéens, certes, mais ils sont au fond normaux, peu intéressants. La mère du prince est l'archétype de la mère autoritaire vulgaire, et l'agent du Mossad qui conseille Monique n'est qu'un duplicata d'un indic de James Bond qui perd son sang-froid au moment souhaité pour donner l'illusion qu'il existe bel et bien. Vu, revu.

  Le plus gros obstacle, en ce qui me concerne, a surtout été l'écriture : la traduction française (ou le texte original, peut-être) est tout simplement imbuvable. Si le texte est lisible, les phrases manquent d'élégance et de pertinence ; et, puisque la seule raison de lire le livre en est l'histoire - qui déçoit elle aussi -, il est désespérant de voir la lenteur avec laquelle avance le texte, répétant plusieurs fois chaque idée, la simplifiant, la développant, la reprenant quelques pages plus loin.

  Dans l'ensemble, quelques idées sont à retenir de la lecture de Bleue comme une orange : tout d'abord, que s'il devenait urgent de refroidir la planète et d'abandonner une économie consumériste, vous pouvez être presque sûr qu'une poignée d'entreprises capitalistes se précipiteraient sur l'occasion de fabriquer (et donc, de vendre) des éoliennes, des miroirs orbitaux, etc, non pour le bien de tous mais pour leur propre profit. Rien de choquant, jusque-là. Réflexion (peut-être) originale : s'il en était ainsi, tant mieux. Soyons pragmatiques, et acceptons que ce sont de tels groupes "pourris" qui sont les mieux à même de fabriquer, pour des mauvaises raisons, les meilleurs moyens de nous sauver.