Natsume Sôseki : Rafales d'automne

02/06/2017

Un manifeste contre la puissance de l'argent

 L'auteur

Natsume Soseki (1867-1916) est un écrivain japonais, auteur de nouvelles, de romans et de haïkus, notamment connu pour Je suis un chat (1905), Botchan (1906), Rafales d'automne (1908) et Choses dont je me souviens (?). Ses écrits ne sont traduits en France qu'aux alentours des années 1990. Il est décrit comme un auteur représentatif de la transition vers la modernité du Japon. Particulièrement populaire là bas, il figure sur les billets de 1 000 yen.


L'argent c'est mal, m'voyez ?

 "Shirai Dôya était un homme de lettres". La phrase d'ouverture du roman, bien que très simple, est extrêmement puissante ; on pourrait aller jusqu'à dire qu'elle englobe l'ensemble du récit, et que, pour un lecteur averti, elle contient la substance de ce qui va être expliqué par la suite.

 Shirai Dôya est homme de lettres et non professeur de littérature, car, par trois fois, il a quitté (ou été forcé de quitter) son poste. C'est un érudit exigeant qui recherche le savoir pour le savoir, et devient de plus en plus inadapté à une société aliénante à mesure qu'il renforce ses convictions et développe son goût. Il refuse de se compromettre et accepte avec "détachement" (le mot est important) la pauvreté, la misère, qui lui incombent de ce fait. Puisqu'il choisit de combattre ceux qui ont de l'argent, il ne s'attend pas à ce que ceux-ci lui fassent de concessions. Dôya a cette phrase particulièrement frappante : "La société civilisée est un champ de bataille où l'on ne voit pas le sang couler. Vous devez vous préparer à faire face. Vous devez vous préparer à tomber. Ceux qui restent debout dans la rue de la vie avec pour seul but la réussite sont tous des escrocs".

 L'instance narrative mérite d'emblée un petit instant d'attention : multipliant les points de vue et les perspectives, elle permet de toujours laisser une distance critique par rapport à la thèse exposée. On sait que Sôseki adhérait aux principes qu'il développe dans son roman, fermement opposé à la corruption des moeurs et à la perte de valeurs utiles en soi, telles que le goût et la compréhension de la littérature, mais on peut se demander si la manière dont l'argumentation est déployée lui convient.

 Dans un discours délivré à la fin du roman, Dôya expose la thèse de Sôseki, justifiant pourquoi la société a perdu ses valeurs. La société accorde beaucoup de reconnaissance à ceux qui ont beaucoup d'argnet, et méprise ceux qui n'en ont pas. Or, l'homme de lettres explique que ceux qui utilisent leur temps pour gagner de l'argent ne le consacrent pas à s'enrichir l'esprit. Le riche peut profiter briller sur les questions financières, car ce n'est pas le "territoire" du savant ; cependant, "si c'est un problème humain, une question de morale, de société, le riche doit être prêt à renoncer à toute compétence et à capituler sans conditions devant l'intellectuel". Or, une société repose avant tout sur un contrat social : il faut donc être à même de juger de questions morales et d'établir des valeurs pour organiser une société cohérente. Selon cette logique, il faudrait donc que ce soient les hommes de lettres, qui sont les plus aptes à améliorer la société, qui profitent du plus de reconnaissance. 

Une conclusion (volontairement ?) ambiguë

 Le mouvement de détachement de Shirai Dôya est repris, presque en miroir, par le jeune Takayanagi, tout fraîchement diplômé ès lettres, mais affublé d'une mauvaise toux et d'un mépris profond pour son époque. Plusieurs années auparavant, Takayanagi avait été l'élève de Dôya et, encouragé par ses autres professeurs qui voyaient d'un mauvais oeil ce lettré trop peu soucieux des conventions, le jeune homme et ses camarades lui avaient joué des mauvais tours afin de l'inciter à quitter l'établissement. Takayanagi est ami avec Nakano, qui est l'incarnation même du jeune japonais moderne (de 1908) : élégant, à l'aise en société, au fait des moeurs occidentales (il emmène son ami écouter du Wagner, emblême de la civilisation européenne intellectuelle), et, surtout, riche.

 À la fin du récit, Takayanagi vient offrir à son maître 100 dollars que Nakano lui a confiés ; cette somme permet de tirer Dôya d'un embarras dans lequel sa femme et son frère l'ont volontairement traîné afin de le forcer à rentrer dans les rangs. Takayanagi l'échange contre le manuscrit de Dôya, un Essai sur le caractère qu'aucune librairie ne souhaite lui acheter ; "un livre sans doute prodigieux", échangé contre... de l'argent.

 Pour comprendre où je veux en venir, je vous prie de me suivre le temps d'une toute petite digression. L'intrigue est ménée selon un principe propre à la littérature japonaise, que je trouve personnellement passionnant : il s'agit du kishōtenketsu. Le kishōtenketsu est l'idée qu'une intrigue ne doit pas forcément reposer sur l'apparition d'un conflit et sa résolution (ou l'échec du protagoniste dans sa tentative pour surmonter le conflit). Le principe de l'histoire repose plutôt sur un découpage en quatre mouvements de l'action : introduction, développement, modification (souvent déconnectée des deux premiers actes) et retour à une situation initiale qui aura évolué. Le quatrième acte constitue une sorte de contraste qui réconcilie les deux premiers avec le troisième, très différent, et intègre la modification dans un tout cohérent, le tout sans interruption. L'idée c'est donc de ne pas fonctionner de manière dialectique (un affrontement se résout soit par une victoire, soit par un échec) mais par effet de contraste. Je trouve cette notion extrêmement intéressante car elle déroge complètement à la structure classique que l'on connait en Occident, et permet de mieux comprendre la logique de l'esthétique japonaise. (Un article très intéressant à ce propos, si vous voulez en savoir un peu plus, et une vidéo en bas de page).

 Quel contraste, alors, entre le premier et le dernier chapitre ? Shirai Dôya est toujours un homme de lettres ; Takayanagi est toujours fauché ; mais, et tout repose sur ce mais, Dôya ne l'est plus (pour le moment). Il a accepté, indirectement, l'argent de Nakano, qui est l'incarnation du riche qu'il méprise. Il vit (indirectement) au crochet des riches. Si Rafales d'automne n'a cessé d'être considéré comme un manifeste de Sôseki contre l'argent, je pense qu'il faut tout de même regarder cette situation d'un oeil critique : Takayanagi va rapporter le manuscrit à Nakano (qui en fera ce qu'il en voudra) et Dôya a finalement transigé sur ses principes, il a en quelque sorte renoncé à sa vocation, qui était de "faire bouger par ses seules forces cette société qui avait besoin d'être transformée".

 Certes, Dôya y est contraint par son frère et sa femme, par la pression de la société en général ; mais cette entorse finale à la règle amène à repenser son propos et son intransigeance dont il ne peut plus se réclamer.

 Une chose est sûre, malgré tout : ce magnifique roman, plein de charme et de délicatesse, nous fait comprendre à quel point la société décrite par Sôseki est hostile aux hommes de lettres. Que faire, alors, quand on est "en territoire ennemi" ? Peut être poursuivre sans faillir l'entreprise de Dôya, et continuer à développer son goût et son esprit. 

Citations

 Le monde est en majorité composé d'hommes vulgaires. Ceux qui ne se préoccupent que de leur position dans la société ne sauraient comprendre. Il en va de même de ceux que seule la richesse intéresse.

 Le savant n'a pas d'argent, en contrepartie il comprend la raison des choses, le bourgeois ne comprend pas la raison des choses, en compensation, il fait du profit. [...] Celui qui, consciemment, imagine trouver de la raison là où il y a de l'argent, est le pire des imbéciles qui soit. La plupart des gens se font une fausse idée. Il est riche et respecté, c'est sûrement quelqu'un qui comprend le pourquoi des choses [...] Seulement, voilà, c'est précisément parce qu'il ne consacre pas son temps à se cultiver qu'il a le temps de gagner de l'argent. La nature est équitable, elle ne favorise pas le même homme en lui permettant de s'enrichir matériellement et spirituellement à part égales.