Natsume Sôseki : Oreiller d'herbe ou le Voyage poétique

01/04/2016

Soseki est un excellent romancier qu'il faut lire et avoir lu !

L'auteur

 Natsume Soseki (1867-1916) est un écrivain japonais, auteur de nouvelles, de romans et de haïkus, notamment connu pour Je suis un chat (1905), Botchan (1906) et Choses dont je me souviens (?). Ses écrits ne sont traduits en France qu'aux alentours des années 1990. Il est décrit comme un auteur représentatif de la transition vers la modernité du Japon. Particulièrement populaire là bas, il figure sur les billets de 1 000 yen. 

Résumé

 Oreiller d'herbe nous plonge au sein des pensées les plus intimes d'un peintre en promenade dans les montagnes, à la recherche de l'inspiration, comme tout artiste qui se respecte. Il séjourne pendant plusieurs nuits dans un étrange hôtel dont il est le seul résident, et dans lequel il découvre une jeune femme aussi belle qu'intriguante - qui ne cache pas une curiosité manifeste envers lui ; il dialogue également avec les habitants de la montagne, ce qui permet à Sôseki de dresser les portraits - écrits - de ces japonais ruraux qui ne comprennent pas réellement l'arrivée de la modernisation au Japon.

 Étrange peintre puisque, dans les pages du roman, il esquisse tout au plus quelques croquis ; certes, il a un oeil exercé puisqu'il est capable très rapidement de distinguer des tableaux de grande qualité, de la calligraphie habile ou maladroite. Mais il semble intéressé, sinon plus, au moins tout autant, par l'écriture : les références dont le texte abondent sont plus littéraires que visuelles : les grands auteurs des différents continents sont ainsi évoqués, le japonais connaissant bien entendu ses compatriotes mais également Faust ou Shelley. De plus, il produit en grande quantité poèmes et haïkus, et commente certains des plus célèbres haïkistes japonais, explicitant l'utilité de cette forme poétique japonaise.

 Il s'agit d'un voyage initiatique, tant pour le narrateur que pour le lecteur, puisqu'il nous est donné de profiter de l'ensemble des réflexions sur l'art du narrateur - autrement dit, celles de Sôseki, un homme d'une très grande sensibilité comme l'a déjà prouvé dans Choses dont je me souviens.

A retenir

 On peut comprendre que les haïkus sont des poèmes fondamentalement personnels, composés par le narrateur (que l'on peut dans ce cas assimiler à l'auteur) sur le moment, en réaction à une émotion précise. L'impression que j'en retire est que l'on pourra difficilement savourer un haïku sans connaître le contexte qui l'a fait germer ; ici, Sôseki nous propose de sublimes haïkus et explique comment ils lui sont venus : le roman est extrêmement intéressant de ce point de vue là.

 On comprend également ce qu'il faut au narrateur pour réaliser un bon tableau : tout à la fin du roman, il annonce en effet qu'il peut à présent réaliser le portrait de la belle de l'hôtel. Mais je ne vais pas ici me risquer à bafouer Sôseki en prétendant résumer en une phrase tout ce qu'il s'est chargé de nous apprendre au long de son roman, aussi vais-je me plier à ce qui n'est pas de la facilité mais de l'honnêteté, et vous encourager à aller lire ce sublime roman.

 On peut par ailleurs faire un rapprochement avec Leaves of Grass de Walt Whitman, de par le titre dans un premier temps, et de par la nature du travail effectué sur un roman, qui cherche à trouver l'essence de la poésie.

Points positifs

 Un roman écrit avec un lyrisme rare - sans doute le livre le plus poétique que j'aie lu. Les descriptions sont passionnantes et visuelles ; les dialogues livrés à la Hemingway, sans commentaire, de sorte à ce que l'on se plonge plus avant dans le ressenti pur. L'intrigue n'est pas dénuée d'intérêt, et la quête poétique, elle, est passionnante.

 En peu de mots : Oreille d'herbe est un magnifique roman, à lire et à relire. Du grand art.

(Note : Je vous conseille la version "étoffée" accompagnée de sublimes illustrations qui viennent habilement seconder l'histoire.)

Citations

 Faire preuve de raison crée des conflits. Laisser parler son coeur conduit à la dérive. Imposer sa volonté est source de fatigue. Bref, il n'est pas facile de vivre dans le monde des hommes.

 Le poète est celui qui a le devoir d'exposer au monde son cadavre qu'il a lui même disséqué et dont il révèle la maladie qui l'emporte.

 Le peintre lui même ne cherche pas à reproduire un aspect de la nature, mais s'il a quelque peu réussi à évoquer l'atmosphère ambiguë de la vie, l'effervescence et la palpitation de ce qu'il a ressenti, il peut se féliciter du succès de son entreprise.