Yukio Mishima : Confession d'un masque

12/06/2017

                       Éloge de la différence

L'auteur

Yukio Mishima est un écrivain japonais né en 1925 et mort en 1970. Il est l'auteur d'un grand nombre de romans, d'essais, de recueils de nouvelles et de pièces de théâtre, œuvres parmi lesquelles les plus connues sont sans doute Confession d'un masque (1949) dans lequel il parle de son homosexualité, Le Pavillon d'Or (1956) et la tétralogie de La mer de la fertilité (1964-1970). Il s'est suicidé par sepuku après avoir effectué une prise d'otage, se donnant la mort d'une façon particulièrement spectaculaire qu'il semblait avoir prédite dans certains de ses romans.

 NB : Je tiens à préciser que l'édition Folio, qui est celle que j'ai lue, propose un texte traduit de l'anglais, donc la traduction d'une traduction. C'est assez frustrant, je m'en suis rendu compte après l'achat. J'évite donc de me lancer dans des remarques sur la qualité de la langue. 

Confesser l'homosexualité

 Confession d'un masque est un roman à très forte inspiration autobiographique, mais il ne faut cependant pas associer l'auteur avec le personnage, qui ne se nomme ni Kimitake (le véritable nom de l'auteur) ni Yukio. C'est donc un masque supplémentaire qu'enfile Mishima pour écrire à propos de sa vie, et on aura compris, après la lecture du roman, qu'il était parfaitement familier avec ce jeu constant de la dissimulation.

 Très vite, l'enfant perçoit en effet que quelque chose en lui n'est pas comme cela "devrait être". Le narrateur éprouve une fascination très sensuelle pour la souffrance, les hommes, et surtout la souffrance des hommes. C'est probablement, d'ailleurs, l'un des aspects les plus intéressants du livre : bien que l'homosexualité du personnage soit apparente, et suffisamment compréhensible pour choquer le Japon conservateur à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, celle-ci n'est jamais abordée de front, mais uniquement par tours et détours, par jeux d'ombres et jeux de masque.

 De fait, l'entourage du protagoniste n'aborde pas le sujet avec lui puisque personne n'a connaissance de ce qui aurait été considéré comme une déviance. Ce qui est perçu comme honteux est donc si bien caché qu'on n'a jamais de confrontation qui permettrait de percevoir si c'est bien ou mal. Et là réside le coup de maître : il ne s'agit pas d'un manifeste en faveur de l'homosexualité, comme cela pourrait l'être en pareille situation, mais du récit d'une expérience, qui nous invite à comprendre, à montrer de l'empathie, plutôt qu'à juger. 

Masquer la transgression ?

 Les confessions de Mishima ont entraîné une grande polémique à l'époque de leur publication. Personnellement, avec les standards qui sont les nôtres aujourd'hui, je relève très peu de passage "choquants" ; plus encore, j'ai eu le sentiment que même les épisodes potentiellement malsains, comme ceux où l'auteur se plaît à fantasmer ses camarades de classe rejouant la scène du martyre de Saint Sébastien, sont décrits avec un tel esthétisme que l'atmosphère viciée est rendue presque plaisante.

 Fait d'importance sans doute, pour expliquer la tonalité du livre : j'ai lu sur ce site que le terme de "confession" n'est pas entendu pareil par les Occidentaux et par les Japonais. En France tout particulièrement, nous pensons tout de suite à Saint-Augustin, qui écrit une somme pour expliquer pourquoi c'est un pêcheur irrécupérable, ou à Rousseau, qui fait pareil mais en essayant de titiller suffisamment la sympathie du lecteur pour être pardonné. Au Japon, une confession consisterait d'abord à dévoiler l'intimité de l'auteur (contrat rempli ici) mais, dans un mouvement inverse, à le faire en l'enveloppant de signes et de mystère (contrat rempli ici, on peut le dire).

Tant qu'on est dans les différences culturelles, j'ai également lu (dans un article universitaire, cette fois) que l'homosexualité abordée par Mishima est différente de celle qui donne aux armées de Christine Boutin une excuse pour aller battre le pavé quand ils n'ont rien de pire à faire. Mishima ne décrit pas d'attirance sexuelle pour les jeunes hommes du même âge que lui ; il s'agit d'hommes plus âgés, ou plus jeunes. Cela relève de la tradition japonaise du nanshoku, qui se forme sur la base d'un homme plus âgé et d'un autre plus jeune - c'est d'ailleurs ainsi que fonctionnaient les grecs, qui prenaient sous leur aile un jeune éphèbe lorsqu'ils arrivaient à un âge respectable. C'était au Japon un phénomène accepté et qui aurait permis à Mishima de revendiquer son homosexualité ; mais Junko Saeki propose l'explication que Mishima, influencé par la culture occidentale (cela transparaît clairement dans le livre), perçoit son désir homosexuel comme une transgression fondamentale.

 Le récit, dans son ensemble, donne pour qui n'y connaîtrait rien (a.k.a. moi) un sympathique aperçu du Japon à l'époque de la guerre contre les Américains. Certains aspects sont heureux (un sens de la communauté, une campagne toujours proche), d'autres moins : les japonais sont très respectueux des codes. Mishima critique, sans amertume toutefois, le respect des traditions qui semblait précieux à Sôseki. En même temps, on peut noter qu'il aurait été difficile pour lui d'adhérer à une société dont les normes le catégorisent comme fondamentalement anormal.

 Dans cette société, il est impensable - en tout cas, pour le jeune homme frêle qui était l'auteur à l'époque - d'affirmer son homosexualité. C'est pour cela que Mishima a autant besoin de masques, d'où son attirance, très jeune, pour tout ce qui est fictif et légendaire : pouvoir jouer un rôle, c'est pouvoir prétendre que l'on est comme les autres, que l'on peut aimer une femme, et donc pouvoir fuir (ou tromper) son mal-être. Et écrire sur son homosexualité, avec la rigueur et l'honnêteté qui sont la sienne, c'est aussi se poser en analyste presque objectif de ce penchant, et c'est donc une manière de se légitimer.

Le martyre de Saint Sébastien, par Giudo Réni

 Pour résumer, je me laisserai aller jusqu'à affirmer que Confession d'un masque est un roman magnifique à propos de l'homosexualité pour deux raisons. D'abord, c'est que l'homosexualité est considérée d'un point de vue esthétique ; la différence est érigée en paradigme et non pas en traumatisme, et c'est incroyablement audacieux. Ensuite, cette esthétisation du mal-être relève précisément de la mascarade qui a accompagné la vie de Mishima : de ce fait, les Confessions sont un texte qui permet de comprendre l'auteur tout en délicatesse et en subtilité.

 Citations

J'avais décidé que je pouvais aimer une jeune fille sans éprouver le moindre désir. C'était là sans doute l'entreprise la plus téméraire qu'on eût vue depuis le début de l'histoire de l'humanité. Sans m'en rendre compte, je visais à devenir - pardonnez-moi je vous prie, mon penchant pour l'hyperbole - un Copernic de la théorie de l'amour.

Les émotions n'ont aucun goût pour l'ordre établi.

 J'étais pratiquement certain que tous les hommes s'embarquent dans la vie exactement de cette manière. Je m'imaginais avec optimisme qu'une fois la représentation achevée le rideau tomberait et que le public ne verrait jamais l'acteur sans son maquillage. L'idée que je mourrais jeune me confirmait aussi dans cette conviction. Au cours du temps, cependant, cette prévision optimiste - ou pour mieux dire cette chimère - devait être l'objet d'une cruelle déception.