Matt Haig : Humains

11/09/2016

L'auteur

 Matt Haig est un écrivain et journaliste anglais né en 1975. Comme il l'écrit dans l'épilogue de son roman Humains (2013), il a pendant un temps vécu dans un "état de peur intense mais irrationnelle qui [l]'empêchait d'aller tout seul faire [s]es courses". A travers ses romans, il relate en partie ses angoisses, ses difficultés à s'intégrer dans le monde et à gérer les relations familiales. Il a notamment écrit La dernière famille en Angleterre (2004) et Raisons pour rester en vie (2015). 

L'oeuvre

 Quel meilleur moyen pour décrire son aliénation à l'espèce humaine que de s'inventer un narrateur tout droit sorti de l'autre bout de l'espace, catapulté sur Terre sans avoir au préalable été mis au fait des us et coutumes étranges des terriens ? C'est, en deux mots, l'idée du livre : le protagoniste, après avoir commis une faute sur sa planète d'origine, est envoyé sur Terre, un peu par punition, avec pour mission d'exterminer toutes personnes ayant été mises au fait des découvertes du mathématicien Andrew Martin.

 Celui-ci vient de résoudre l'hypothèse de Riemann, selon laquelle il existe une loi mathématique qui explique la répartition des nombres premiers (ces nombres, comme 1 ou 7, qui ne sont divisibles que par 1 ou par eux-mêmes). Dans le roman, cette hypothèse permettrait à l'humanité de faire des progrès technologiques sans précédents, allant du voyage dans le temps à la téléportation : une science beaucoup trop dangereuse entre les mains d'une espèce instable comme la nôtre.

 Le narrateur endosse donc l'apparence (repoussante, pour lui) de Andrew Martin, et essaie de vivre pendant quelques temps dans son corps sans que personne ne remarque le changement. Ca commence mal puisqu'il n'est pas au courant que les humains portent des vêtements, et que sa première promenade en ville finit sur l'ensemble des réseaux sociaux. Après plusieurs péripéties et quiproquois assez amusants, il finit par s'acclimater aux traditions terriennes et en vient, progressivement, à aimer notre espèce, tant et si bien qu'il est prêt à renoncer à sa condition d'extraterrestre, sacrifiant ses facultés extraordinaires et son immortalité pour vivre comme un homme moyen.

 Cet amour soudain pour l'humanité se fait, en grande partie, au travers de l'art, avec moultes citations de la poétesse américaine Emily Dickinson, de Walt Whitman, et l'écoute de musique (et surtout du Clair de Lune de Debussy).

 De fait, l'idée de découvrir notre monde avec un regard nouveau a été vue et revue, c'est un thème assez surexploité qui peut rapidement nous ennuyer - une voiture c'est une "boite en métal dans laquelle les humains circulent", ce genre de choses, intéressant une fois mais connu ensuite. Malgré cela, la première partie du roman est relativement réussie : elle reste, en tout cas, très agréable à lire du début à la fin. Et à notre interrogation "Oui, et maintenant ?", Matt Haig a su apporter une réponse habile : la deuxième partie, dans laquelle le narrateur découvre (ou, plutôt, explore pour nous) ce que c'est qu'être humain.

 Humains, en plus d'être très drôle par moments, peut donc avant tout être lu comme un essai sur l'essence de l'humanité et le sens de la vie. Dans une première partie, l'auteur dresse la (longue) liste de nos fautes, de nos imperfections, de nos travers communs, allant de l'abus des nouvelles technologies à notre hypocrisie constante : "Comme je le constaterai par la suite, tout sur cette planète, était enveloppé dans quelque chose. La nourriture dans des emballages. Les corps dans des vêtements. Le mépris dans des sourires". Mais, dans une deuxième partie, l'extraterrestre découvre ce que c'est, aussi, d'être humain, ce qu'apporte l'amour, ce que l'irrationalité a de beau (si vous n'êtes pas convaincu, venez lire cet article), le tout sans tomber dans le cliché, en restant honnête et lucide. L'ensemble des réflexions de l'auteur sur notre statut d'humain sont résumés dans un court chapitre très amusant, "Conseils à un humain". Ce sont des aphorismes variés, allant de "La honte est une entrave. Libère-t'en" à "L'échec est une illusion d'optique" - le tout sans ressembler à la page bien-être du magazine "Elle".

 En somme, Humains est une lecture agréable du début à la fin et, une fois le livre refermé pour la dernière fois (à regret), on commence à comprendre la beauté du message qu'il véhicule.

Citations

 Sur Terre, aller sur les réseaux [sociaux] se réduit à s'asseoir devant un ordinateur dépourvu de conscience pour taper des mots indiquant qu'on boirait bien un café et lire les messages des autres disant qu'ils boiraient bien un café, tout en oubliant pendant ce temps de faire du vrai café. C'est le journal d'actualité qu'ils attendaient tous. Celui dans lequel les nouvelles ne parlent que d'eux-mêmes.

 Les humains, en règle générale, n'apprécient pas les fous, sauf s'ils sont doués pour la peinture, et dans ce cas uniquement après leur mort. Mais la définition de la folie sur Terre, apparaît bien confuse et incohérente. Ce qui est considéré comme parfaitement sain à une époque se révèle dément à une autre. Les premiers humains déambulaient nus sans aucun problème. Certains le font d'ailleurs encore, principalement dans les forêts tropicales humides. Ils nous faut en conclure que la folie dépend parfois de l'époque, et parfois du code postal.