Marc Dugain : Avenue des Géants

16/12/2015

Présentation et résumé

 Marc Dugain est un écrivain français né en 1957 au Sénégal. Il est l'auteur d'une petite dizaine de romans, parmi lesquels L'emprise (2014), La chambre des officiers (1999) ou encore Une exécution ordinaire (2007).

 Avenue des géants est un roman publié en 2012. Alternant des passages écrits à la troisième personne, qui sont des entrevues entre le protagoniste Al et Susan, une femme qui vient lui rendre visite en prison, avec des passages à la première personne, présentés comme les écrits d'Al, qui racontent comment et pourquoi il est en prison.

Analyse

 Al est un adolescent au début de l'histoire ; malgré ses 15 ans, il mesure déjà 2,20m et pèse plus de cent kilos. Son QI est supérieur à celui d'Einstein, mais il ne fait pas partie de ceux qui brillent à l'école : Al est plutôt du genre ''hors système''.

 Après avoir tué ses deux grands parents - sa grand-mère "par nécessité", son grand-père "pour lui épargner du chagrin" -, il passe quelques temps dans un asile psychiatrique où il parvient à convaincre son psychiatre de la nécessité de son action.

 Relâché au bout de cinq ans, il rentre progressivement dans le milieu de la police, notamment parce qu'il entretient une relation avec la fille de Duigan, le chef du département de la police criminelle (si tant est que l'on puisse appeler cela une relation, puisqu'il a trop peur du contact humain pour pouvoir l'embrasser).

 On n'apprend qu'à la fin que, durant tout ce temps, il assassinait des filles et les faisait disparaître en les incinérant dans la forêt ; les disparitions n'attiraient pas outre mesure l'attention puisqu'au même moment, l'émergence du courant hippie, dans lequel Al se plonge brièvement par nécessité, attire de nombreuses filles à fuguer de chez elles.

 Avenue des géants est un roman extrêmement bien écrit, incroyablement solide d'un point de vue psychologique, et captivant. Il nous fait rentrer à merveille dans la tête de Al, un héros atypique inspiré d'un personnage historique que l'on ne parvient pas à ne pas aimer malgré le fait qu'il nourrisse des pensées plus que dérangeantes.

 Du point de vue du style, certains procédés sont admirables, comme le fait qu'à plusieurs reprises Al, dans ses dialogues avec Susan, précise qu'il lui reste à écrire (et qu'il nous reste à lire) la partie 'la plus dure' de son histoire : une manière incroyablement habile de nous maintenir en haleine !

 Le personnage d'Al est proprement fascinant ; il s'agit de ce genre d'individus définitivement différents, que l'on peine à comprendre, un peu à la manière de Meursault dans L'étranger de Camus - en bien plus sombre, bien entendu. Et, comme dit précédemment, il lui est donné une profondeur psychologique qui rend le personnage incroyablement crédible.

 Une des seules critiques à formuler sur l'Avenue des Géants concerne un minuscule détail de l'intrigue, qui - à mes yeux - entache la crédibilité de l'histoire. C'est la seule faille dans l'armure, aussi pouvons-nous être indulgents, mais cela reste tout de même un défaut à signaler.

 Au bout de 30 ans de visites mensuelles régulières, durant lesquelles Al ne cesse de se montrer odieux envers Susan, il ne lui est jamais venu à l'idée de lui demander pourquoi elle continuait de venir le voir. Lors d'une des rencontres décrites, il lui pose en effet la question ; sa réponse : il lui a sauvé la vie car, bien des années auparavant, il l'avait transporté dans son camion. En effet, on apprend quelques chapitres suivant, dans l'histoire qu'Al écrit, que tel a été le cas.

 Voici le hic : Al est hypermnésique, c'est à dire qu'il a une mémoire quasiment infaillible. Comment peut-il ne pas avoir reconnu Susan ? L'explication donnée est moins que peu convaincante : elle aurait changé. Comment, en 30 ans, peut-il ne pas reconnaître les traits du visage, la voix, les attitudes ?

 Pour un minuscule détail qui n'apporte pas grand chose à l'histoire, Marc Dugain a perdu une énorme partie de sa crédibilité à mes yeux.

 Cela n'entache toutefois pas le fait qu'Avenue des Géants est un roman d'une très grande qualité, qui reste extrêmement plaisant et instructif à lire.

Citations

Mais ce que j'ai fait, c'est que j'avais probablement de bonnes raisons de le faire. Avoir peur des conséquences de mes actes ne rimait à rien.

Si tous les adolescents de mon âge qui ont décapité un chat dans ce pays descendaient leurs grands parents, vous pourriez fermer vos maisons de retraite.

J'ai toujours pensé que la façon la plus originale de s'habiller, c'est de faire comme tout le monde.

 Dehors, on coule. [...] Le seul tort d'Orwell, c'était de croire que le totalitarisme prendrait un visage terrifiant. Oh non ! Rien de tout cela, pour autant que vous acceptiez la petite musique mièvre des réseaux sociaux, que vous acceptiez l'obsolescence de tout ce que vous achetez au bout d'un an, que Sisyphe n'ait pour tout repos que la période des soldes, que Google sache tout de vous et puisse éventuellement le monnayer aux flics, qu'on puisse vous localiser à tout instant avec votre téléphone, vous ne risquez rien. (des réflexions que l'on retrouvera chez Alain Damasio, tout particulièrement dans La zone du Dehors !). 

 Les peurs collectives sont comme les terreurs de chevaux, spectaculaires et vite oubliées.

 Je suis comme beaucoup de gens, pas envie de vivre et encore moins de mourir.