Lire avec les oreilles (1/3) : A State of Mind - The Jade Amulet

13/05/2017

Un récit musical épique au pays des rappeurs-narrateurs

 

      The Jade Amulet est une "odyssée hip-hop cinématographique", une appellation ambitieuse pour un projet qui l'est au moins tout autant : au travers de cet album, A State of Mind propose la narration d'une véritable histoire en musique, textes, bande dessinée et film d'animation. Après deux albums produits sous le nom de ASM, aussi réussis que bien reçus, et des collaborations, notamment avec Wax Tailor ou Chinese Man, le collectif de hip-hop britannique composé de Green T, FP The Funky Poet et Fade, s'est réuni pour ce qui a été perçu par beaucoup comme le projet le plus innovant de 2015. 

 Je vous propose aujourd'hui de l'analyser en se concentrant tout particulièrement sur l'aspect littéraire de l'oeuvre.

Lire avec les oreilles (3/3) : Gaël Faye - Pili pili sur un croissant au beurreCette chronique fait partie de la série Lire avec les oreilles, qui aborde des oeuvres musicales sur le plan littéraire. 

Lire la deuxième chronique : The Roots - undun
Lire la troisième chronique : Gaêl Faye - Pili pili sur un croissant au beurre. 

 La newsletter de juin sera consacrée à La guerre du Faux, d'Umberto Eco. 

Fils abandonné d'une tribu éradiquée

 L'histoire, dans le fond, est relativement simple, et je vais me permettre de la résumer sans vous faire l'affront de tout vous spoiler, car oui, il y a de nombreux retournements de situation et plot-twist, surtout vers la toute fin - mais j'en dis déjà trop. Dans l'idée, Shalim est un enfant de la tribu Ten Suo, qui s'est faite massacrer par le roi Dumile et son homme de main Rongon ; dans Birth, le premier morceau de l'album, on suit sa mère qui traverse les plaines battues par le vent pour le déposer en sûreté (ce qui n'est pas sans rappeler un certain enfant déposé dans un panier et livré au fleuve et appelé à un destin plutôt légendaire lui aussi).

 Shalim grandit ensuite dans le royaume de Vabaria. Puis vient le jour de la guerre : il doit se battre contre des ennemis qui mettent en danger le royaume. Des ennemis, vraiment ?

Is this who we're meant to be fighting?
With iron-forged weapons and blessings of titans
Stick waving fishermen who bear a lot of likeness
No, there must be more to this
I've never seen so much helplessness
And innocence in the face of the children and women                                        (extrait de War)

Sont-ce eux que nous sommes sensés combattre ?
Avec des armes de fer et la bénédiction des titans ?
Des pêcheurs qui agitent des bâtons, et qui nous ressemblent
Non, il doit y avoir plus que cela
Je n'ai jamais vu autant d'impuissance
Et d'innocence dans le visage d'enfants et de femmes

 Shalim s'enfuit donc, et commence une errance solitaire : il rencontre une tribu de moines trèèès relax, sans doute grâce à "l'herbe mystique" qu'ils fument avec leur pipe. Shalim trouve également l'amour dans un morceau très sympathique, Passion ; mais sa quête ne s'aurait s'achever là, il doit venger sa tribu de Rongon, puis affronter le roi Dumile qui oppresse le peuple. Il traverse la mer (l'occasion de nous faire entendre une super chanson de marins à la fin de Truth), rencontre des moines qui l'entraîneront au prix d'efforts de Discipline, puis retrouve son grand méchant, le roi Dumile (interprété par MF Doom). Et là, je n'en dis pas plus.

L'art de la concision

 L'histoire est assez classique, on en conviendra. Mais c'est propre au genre du récit épique (tels que l'Odyssée d'Homère, ou La chanson de Roland médiévale) : le héros est une figure presque surhumaine, qui doit surmonter une série d'épreuves pour accomplir une quête à dimension symbolique. Dans une interview très intéressante, le groupe explique accepter le concept de monomythe développé par Joseph Campbell : tous les récits (la Bible, les poèmes épiques japonais, l'Edda de Snorri ou Star Wars) partagent une même trajectoire narrative, on ne fait toujours que raconter différemment la même chose.

 Les rebondissements apportent par ailleurs quelques surprises, et l'histoire en tant que telle mérite d'être écoutée (et lue) jusqu'au bout.

 Ce qui m'intéresse tout particulièrement, c'est le pouvoir du non dit et l'art de la concision dans cet album. Nécessairement, chaque épisode est assez court et n'est pas saturé de textes : il faut donc que les texte soient aussi esthétiques qu'efficaces. Les textes font donc travailler le lecteur-auditeur, puisqu'il faut toujours essayer de comprendre l'implicite, tout ce qui n'est pas dit mais se déroule entre deux phrases, ainsi que les allusions multiples.

 En somme, comment raconter un affrontement en musique, en rappant qui plus est ? Pour comparaison, regardez cet extrait de L'Illiade qui relate l'affrontement entre Achille et son ennemi juré, Hector :

À ces mots, il saisit le glaive aigu, éclatant et terrible, suspendu à son côté, et s'élance avec fureur, comme l'aigle, au vol superbe, se précipite dans la plaine à travers d'épais nuages, pour saisir un faible agneau ou un lièvre timide : tel Hector s'élance en agitant le glaive acéré. Achille, à son tour, fond sur son ennemi, le cœur plein de rage.

 Maintenant, intéressons-nous à Masking, dans lequel Shalim raconte sa propre intrusion dans le palais du roi Dumile :

Rongon gone or not
It's the throne that will fall
Drop to the inner courtyard
Before I clutch grass with the palm of my hand, stand tall
Scope a king's guard at the corridor
Which I believe leads to the main hall
So I sneak behind
He hits the floor
And many more have gone along the same route

Rongon mort ou non,
C'est le trône qui doit tomber,
J'arrive dans la cour intérieure,
Avant que j'arrache de l'herbe avec ma main, je me lève,
Je repère un garde du roi dans le corridor,
Je crois que cela mène au hall principal,
Alors je le suis discrètement,
Il tombe au sol,
Comme bien d'autres qui ont suivi la même route

L'ambition de ce texte est bien plus de nous amener à visualiser par nous-même en réduisant la narration à son minimum, en ne conservant que le matériau le plus brut - à la manière d'un Steinbeck, par exemple, que vous ne verrez jamais s'épancher sur la vie intérieure de ses personnages.

Une instru qui fait voyager, mais pas toujours assez

 Toutes ces péripéties sont racontées à travers différentes ambiances sonores qui sont généralement assez réussies et échappent aux clichés, ou jouent avec : les tambours de l'armée battent pour War, mais sans être lourds et pesants. Le tout plonge généralement dans une ambiance western qui invite habilement au voyage. Mon petit regret, c'est que la musique s'adapte parfois aux circonstances, et pas systématiquement ; il manque, du point de vue de la production, un tout petit rien qui ferait atteindre la perfection.

 L'histoire s'accompagne d'une bande dessinée d'une inspiration graphique assez classique mais relativement réussie. Et, bien sûr, cerise sur l'album, certains passages ont été adaptés et colorisés pour l'animation (comme vous avez pu le voir plus haut).

 The Jade Amulet est donc plusieurs choses en même temps : album conceptuel, poème épique aux influences multiples (des bouts d'Illiade, de mythologie, mais aussi une inspiration plus récente, comme l'animé Samurai Champloo), c'est un album qui peut se lire sans être écouté autant qu'être écouté sans être lu, mais qui gagne infiniment à être apprécié en combinant tous les médias. Avant toute chose, The Jade Amulet c'est, surtout, un album à découvrir immédiatement.

 À vous d'aller explorer !

Cliquez ici pour écouter l'album puis cliquez ici pour lire les lyrics. Et, tant que vous y êtes, cliquez ici pour faire un tour sur mon Tipee. Et n'oubliez pas de revenir la semaine prochaine pour le deuxième épisode, et dans deux semaines pour le troisième !