Leonardo Sciascia : Le contexte

06/04/2016

Le roman policier au service de la cause politique

L'auteur

 Léonardo Sciascia est un écrivain, essayiste, journaliste et homme politique italien, ayant vécu entre 1921 et 1989. Il a dédié la majeure partie de son important travail littéraire à la critique des institutions politiques et de la corruption du gouvernement, très importante en Italie à son époque. 

 "Il n'y a que dans les Livres que les détectives sont supérieurs à la faiblesse de commettre une erreur", écrit Wilkie Collins dans son roman The Moonstone (1868), nous dispensant ainsi un conseil à même d'éclairer notre lanterne afin de mieux comprendre le roman policier de Léonardo Sciascia, Le Contexte. 

 Dans ce roman construit autour de faux semblants, de méprises et de manipulations, l'écrivain italien joue avec les registre et les codes du roman policier pour nous plonger dans une confusion profonde dont le but est de susciter le doute et l'interrogation du lecteur : dans cette intrigue - et dans le monde politique qui lui sert de cadre -, à qui peut-on faire confiance ? 

 Faire douter le lecteur, c'est bien l'intention de Sciascia à travers l'ensemble de son oeuvre littéraire. Cet écrivain, journaliste et politicien Sicilien engagé, a en effet consacré la majeure partie de ses écrits à dénoncer la dégradation du système politique et la corruption des hautes classes de la société. Le Contexte, qui a suscité de violentes polémiques tant dans les sphères du pouvoir que parmi les rangs de la gauche révolutionnaire, a d'ailleurs été suivi d'une série de nouvelles qui s'inspirent de faits divers pour justifier une critique des institutions en place.

 Dans ce commentaire littéraire, nous allons donc nous demander comment Léonardo Sciascia utilise (et détourne) les normes du genre policier afin de donner une portée politique à son roman.

 Nous étudierons dans un premier temps en quoi Le Contexte remplit sa fonction de roman policier, puis, dans un second temps, comment Sciascia parodie le genre ; enfin, dans un troisième temps, nous allons essayer de comprendre les intentions de l'écrivain lorsqu'il se livre à ce jeu.

  1. Le Contexte, un roman policier efficace

 Puisqu'il faut bien commencer par exposer pourquoi nous pouvons rattacher un roman à un genre avant d'expliquer en quoi il s'en différencie, nous allons tout d'abord nous attacher à comprendre ce qui fait du Contexte un bon roman policier, au sens traditionnel du terme.

 Nous apprenons, dès la première phrase de l'incipit, le meurtre d'un magistrat, le procureur Varga. La première hypothèse de la police est que le meurtre est lié au procès Reis que le procureur Varga avait à charge au moment de sa mort. La police détache alors sur l'enquête l'inspecteur Rogas, "le plus perspicace de ses limiers", l'enquêteur que nous allons suivre durant la majeure partie du roman.

 Jusque là, Sciascia s'en tient à un schéma des plus classiques : une victime (le procureur Varga), un mobile (le procès Reis), un enquêteur (l'inspecteur Rogas) qui doit trouver un coupable. Le mystère s'installe.

 Un second meurtre est signalé, celui du juge Sanza à Alès. La seconde hypothèse est qu'il existe un lien entre le juge Sanza et le procureur Varga : peut-être ont-ils ensemble condamné quelqu'un qui cherche à présent à prendre sa revanche.

 Quatre jours plus tard, le juge Azar est assassiné à Chiro. La presse émet alors la thèse qu'un "fou furieux" sévit dans les environs, thèse renforcée lorsque le juge Calamo est assassiné quelques jours plus tard. Rogas, indifférent au battage médiatique qui se déchaîne alors, continue de soupçonner un unique tueur ayant un motif précis : il interroge plusieurs personnes jugées par Varga et Sanza, et parvient à la piste d'un pharmacien que l'on a jugé pour avoir tenté d'empoisonner sa femme, un certain Crès.

 On retrouve dans l'enquêteur Rogas un personnage caractérisé par un sang froid exemplaire, une qualité nécessaire à un bon enquêteur, qui ne manquera pas de rappeler les archétypes du genre, Sherlock Holmes ou Hercule Poirot.

 Crès semble, à ce stade, fournir le coupable idéal : victime d'une erreur judiciaire, c'est un homme brisé et taciturne qui vit seul et n'a plus rien à perdre, mais tout à gagner d'une vengeance.

 Cette piste est cependant très rapidement ébranlée par le meurtre du procureur Perro, qui oriente les soupçons vers un groupe d'activistes révolutionnaires. Rogas, bien que persuadé de la culpabilité de Crès, est chargé d'enquêter sur les activistes.

 A ce stade de l'enquête, le lecteur se sent aussi confus qu'à la lecture du Crime de l'Orient Express, d'Agathie Christie : trop de suspects, trop de mobiles - mais contrairement à Hercule Poirot qui n'a qu'un meurtre sur les bras, Rogas doit faire vite car les magistrats tombent à la chaîne.

 Rogas va trouver l'écrivain Nocio qui héberge Galano, le directeur de la revue Révolution permanente. Cette rencontre avec l'écrivain donne lieu à une première pause dans la narration, au cours de laquelle Nocio développe une réflexion à propos des révolutionnaires qu'il méprise.

 L'inspecteur se rend ensuite à une "soirée entre amis" chez le directeur d'une grande chaîne de magasins, un dénommé Narco, soirée lors de laquelle il rencontre son Ministre de l'Intérieur - qui a donc des liens avec les révolutionnaires. On apprend à la même occasion le meurtre d'un autre magistrat, le président du tribunal de Tera.

 C'est lorsque Rogas est convoqué chez son Ministre, au lendemain de cette soirée, que nous commençons à comprendre que l'affaire dépasse le cadre d'un simple assassinat, et prend des dimensions de toute autre envergure. On y apprend que "le groupe des catholiques révolutionnaires [l']arrange". Le Ministre avoue - sans la moindre ombre de honte - qu'il "consomme [...] l'oeuf du pouvoir et la poule de la révolution", faisant preuve d'un opportunisme révoltant. Il demande ensuite à Rogas de poursuivre la piste des révolutionnaires, bien qu'admettant qu'il s'agisse d'une fausse piste.

 A l'issue de cet entretien, Rogas part rencontrer le Président de la Cour Suprême, Richès, convaincu que celui-ci sera tôt ou tard victime d'un attentat - de la part du pharmacien Crès, comme il le pense, ou d'un groupe d'activistes, comme le Ministre lui a commandé de penser. Il apprend que celui-ci est en réunion avec, notamment, le Ministre. C'est peu après cet évènement qu'il commence à être pris en filature par des agents du Centre d'Informations Spéciales.

 Il parvient ensuite à rencontrer Richès, ce qui donne lieu à une seconde pause dans la narration, durant laquelle le président de la Cour Suprême développe des idées sur la Justice sur lesquelles nous reviendrons bientôt. En sortant, il croise un individu qui correspond à la description de Crès ; il en parvient à la conclusion que celui-ci vit dans la résidence du président, sous le nom portugais de M. Ribeiro, mais choisit de ne pas intervenir, probablement convaincu que le président de la Cour Suprême mérite la fin funeste qui se profile pour lui.

 Il décide ensuite d'aller voir son ami Cusan, écrivain engagé, et de lui exposer les conclusions auxquelles il est parvenu quant aux agissements des hauts dignitaires de l'état. On assiste alors à un changement de point de vue narratif et suivons, pour les dernières pages, l'écrivain Cusan - de fait, nous n'avons donc pas connaissance directe des événements qui concluent l'histoire.

 Deux jours plus tard, Rogas et le président du parti révolutionnaire Amar sont retrouvés morts dans un musée - quelques instants avant que ne vienne le tour du président de la Cour Suprême Richès.

 La fin du roman ne permet pas d'avoir de réelles certitudes, seulement de (fortes) suspicions. Le vice-secrétaire du Parti Révolutionnaire explique en effet à Cusan que l'inspecteur Rogas a été tué par des agents du Centre d'Informations Spéciales, en vertu de "la raison d'Etat [...] comme au temps de Richelieu", sous le pretexte que le parti ne pouvait pas "courir le risque d'une révolution [...] pour le moment".

 Ce que l'on peut alors soupçonner est que Rogas et Amar ont été éliminés par des agents du CIS dans le but d'éviter une révolution ; l'un, parce qu'il en savait trop ; l'autre, parce qu'il devenait gênant pour les membres de son propre parti, pas encore prêt pour une révolution.

 Ce retournement de situation finale est réellement inattendu, et provoque un grand sentiment de frustration : le crime original est complètement délaissé, et l'on a le sentiment que les neuf magistrats (et Rogas) sont morts en vain, pour les nécessités de manipulations politiques scabreuses.

 Le Contexte se conforme en partie à la définition du roman policier donnée par Régis Messac en 1929 : « Un récit consacré avant tout à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d'un événement mystérieux ». En partie, seulement, puisque l'on n'aura jamais la connaissance des circonstances exactes du premier évènement mystérieux, qui est très rapidement oublié.

 Si le schéma narratif commence donc de manière on ne peut plus conventionnelle, c'est pour ensuite se retourner, s'inverser et se plier complètement, donnant un aspect complètement nouveau au récit.

 Ceci peut s'expliquer par une note de Sciascia en fin de roman, que l'auteur nous demande de prendre "à la lettre" (c'est-à-dire, pour un lecteur averti par le roman qu'il vient de lire, qu'il faut s'en méfier comme de la peste). Il précise en effet que sa volonté était initialement d'écrire un réel roman policier, puis que le roman a évolué pendant l'écriture afin de prendre des formes plus complexes.

 Toutefois, le schéma typique d'une fiction policière est respecté : crime, enquête, rebondissements et, pour finir, un semblant de conclusion. Que la conclusion ne soit pas parfaite et demeure frustrante fait partie des intentions de Sciascia, mais ceci fera l'objet de notre troisième partie. Avant cela, nous allons voir comment l'auteur a détourné les genres du roman policier pour, dès le début du récit, nous faire comprendre qu'il fallait rester sur nos gardes.

2. Une parodie du genre policier

 Le ton parodique du roman est donné dès l'épigraphe, dans laquelle sont juxtaposées trois citations : une de Montaigne, une (peut être fictive) de Rousseau adressant un éloge dithyrambique à Montaigne, et une d'un anonyme se moquant du ton excessif de Rousseau. Dès les premiers mots qu'il écrit, Sciascia se moque doucement des citations mystiques et incompréhensibles qui ne sont qu'un prétexte pour étaler sa culture littéraire.

 L'incipit est par ailleurs profondément ironique puisqu'il propose le récit d'une enquête arrêtée avant même qu'elle ne débute, une "décision prise au sommet" par "les plus hautes autorités de la Région".

 Tout au long du roman, Sciascia multiplie les occasions d'écrire des remarques désobligeantes à propos des forces de police d'une part, qu'il juge incapables, et des autorités politiques d'autre part, qu'il décrit comme étant toutes corrompues jusqu'à la moelle.

 Avant cela, il convient de noter en quoi l'enquête elle-même dévie des normes du genre. Elle est confiée à l'inspecteur Rogas, dont le nom, dans sa traduction latine, peut se traduire par "vous demandez" (de l'expression utis rogas, "comme vous le demandez"). Un peu d'onomastique peut nous faire réfléchir sur la signification de ce nom : est-ce que les enquêteurs de police ont pour fonction d'exécuter les demandes de l'autorité et, puisque Rogas prend des initiatives inopportunes, il doit être condamné à la mort ?

 Cet inspecteur semble en effet différent de tous les autres représentants des forces de police que nous allons croiser au fil du récit, puisqu'il est capable de faire preuve de réflexion. Il a souvent de bonnes intuitions et, comme le semble le confirmer l'assassinat final de Richès, il semblerait que le coupable d'une partie au moins des meurtres soit en effet ce Crès qu'il soupçonne très tôt.

 Mais l'enquête se perd, se disperse et s'entrave elle-même, du fait de la quantité d'hypothèses émises et du nombre grandissant de crimes recensés. On en vient à chercher des "solutions" et non plus un coupable, car on veut que l'enquête touche à son terme.

 Lors d'un dialogue avec un ami de Crès, Rogas lui-même présente ses déductions non pas comme un enchaînement de raisonnements lui permettant d'arriver à une conclusion, mais comme des fantaisies, des coups de chance, puisque lorsqu'on lui demande comment il sait quelque chose, il répond à deux reprises : "Je l'imagine".

 Parmi les plus grands ennemis de Rogas figure sûrement l'élite policière, uniquement bonne à mettre des bâtons dans les roues de l'enquête, à "savour[er] par avance l'échec auquel courait ce collègue", à arrêter "une dizaine de personnes sans lien aucun avec l'affaire" : en un mot, uniquement capable de "troubler les eaux déjà assez troubles elles-mêmes de l'affaire".

 Le ton de Sciascia est hautement satyrique, à longueur de temps et ce quel que soit le sujet de la critique, qu'il s'agisse des agents du CIS qui tentent en vain d'imiter leurs collègues américains, des divers intellectuels qui développent des discours contradictoires (qui seront étudiés dans la troisième partie) ou encore des révolutionnaires chevelus et barbus, caricature ultime des groupes hippies communistes des années 1960-1970. Cerise sur le gâteau de la moquerie et du dédain, ces derniers sont décrits à l'aide d'une citation de Procope de Césarée, un historien byzantin ayant vécu au 6ème siècle de notre ère : autrement dit, ces individus effrayants avec leurs idées nouvelles et leur idéal utopique n'ont rien d'un problème contemporain mais bien plutôt séculaire.

 Pour s'intéresser de plus près à la figure de l'enquêteur, personnage incontournable du roman policier, il convient d'attirer l'attention sur ces quelques lignes : "Comme tout enquêteur [...] qui a de soi-même le respect qu'il s'attend en retour à inspirer aux lecteurs [...]". Cette phrase éclaire le personnage de Rogas d'une manière unique : on comprend alors que, si la narration semblait si détachée de lui jusqu'alors, n'allant jamais explorer ses sentiments et se contentant de décrire ses réactions extérieures, c'est parce que Rogas n'est pas un homme, mais simplement un personnage de roman !

 Cette simple remarque, comme laissée au hasard par Sciascia, nous fait prendre conscience que nous sommes en train de lire une fiction et qu'il faut la considérer comme telle, et la lire avec le niveau de lecture qu'il convient - non plus du premier degré, mais du second degré.

 On comprend alors que si, tout au long de son roman, Sciascia s'acharne à critiquer les institutions que sont la police et le gouvernement, c'est afin de nous amener à prendre du recul et à critiquer par nous même deux concepts, la justice et le pouvoir.

Une parodie d'engagement

 Au cours d'un entretien donné dans le cadre de la publication de ses oeuvres complètes, Sciascia a déclaré : "Tout est lié, pour moi, au problème de la justice, qui englobe celui de la liberté, celui de la dignité humaine, du respect entre les hommes." C'est en effet la justice, tant dans sa forme institutionnelle que conceptuelle, qui est remise en question à travers Le Contexte.

 On peut voir en Rogas l'allégorie d'un homme intelligent, honnête et méritant, un homme Juste, dans une société aussi corrompue que celle décrite dans le roman : un homme dangereux pour les institutions, qui doit finir par se faire éliminer.

 En regardant Rogas comme l'homme honnête et intelligent qu'il est, il apparaît également que l'évolution de l'enquête représente l'évolution d'une société déviante dans laquelle l'homme n'a plus sa place. En effet, Rogas tient une piste - probablement la bonne - du début à la fin, piste à laquelle il s'accroche ; la presse en propose une autre, l'opinion publique en propose une autre, la police en propose une autre, ses supérieurs lui en imposent une autre mais, imperturbable, Rogas continue de flairer la piste de Crès - qui se confirmera quelques instants après sa mort.

 Un peu à la manière des protagonistes des Justes d'Albert Camus, Rogas est condamné à mourir pour son idée juste ; mais, à la différence des révolutionnaires russes décrits dans la pièce de théâtre, l'inspecteur ne souhaite pas tuer quelqu'un afin d'imposer la justice mais plutôt, en élucidant la mort d'un magistrat, faire régner la justice sur un monde bien vivant.

 Qu'en est-il des incompétents, des corrompus et des menteurs ? Dans Le Contexte, ils sont aux commandes du pouvoir, et n'ont pas peur de revendiquer leur malhonnêteté. Pour le vérifier, penchons nous sur les deux pauses dans la narration évoquées précédemment, celle chez l'écrivain Nocio qui abrite les révolutionnaires, puis celle chez le président de la Cour Suprême.

 L'écrivain est l'hôte - forcé, il est vrai, par sa femme - de certains révolutionnaires tels que Galano, le directeur de la revue appelée Révolution permanente d'après le mot d'ordre lancé par Karl Marx. Seul avec Rogas, Nocio lui avoue cependant son aversion pour ces révolutionnaires qui ne comprennent rien à l'esprit des lumières et dont il déplore le manque de conviction. Il a même écrit un poème à ce propos, qu'il lit à Rogas. Mais, lorsque ce dernier lui demande s'il compte publier le poème, l'écrivain lui répond : "Vous voulez rire ?".

 Il affiche par là même le manque de conviction qu'il venait de critiquer, et illustre parfaitement le décalage entre les idées et les pratiques. Il écrit une révolution idéale, pure et passionnée ; mais il craint de s'opposer à ceux qui sont actuellement en train de fomenter la révolution au point de n'oser exposer ses idées, et en vient même à les héberger. Comme il le dit lui-même, Nocio ne prend part à la révolution que dans l'hypothèse où elle se réalise, à la manière de Pascal qui croit en Dieu parce qu'il n'a rien à perdre s'il n'existe pas et tout à perdre s'il existe.

 Autrement dit, le discours sur le pouvoir est bien loin d'aller de pair avec sa pratique, et même celui qui prétend avoir un idéal pur n'est en vérité qu'un pleutre opportuniste, à l'exemple du Ministre de l'intérieur qui soutient le pouvoir d'une main et encourage la révolution de l'autre.

 La justice n'est pas mieux représentée par le président de la Cour Suprême, qui développe un discours absurde contredisant Voltaire dans son célèbre Traité sur la tolérance - Voltaire à qui Sciascia vouait une immense admiration. Le juge Richès compare la Justice à la transsubstantiation catholique - qui ne s'accomplit pas de facto mais n'en reste pas moins tangible pour tous les croyants : "Tout de même un juge, quand il célèbre la loi : la justice ne peut pas ne pas se révéler, ne pas se transsubstantier, ne pas s'accomplir." Pas de place pour l'erreur judiciaire, donc, ce qui signifie pas de rédemption pour les innocents - lesquels innocents, représentés par Crès, ne vont pas tarder à prendre leur revanche.

 Ultime coup porté à la crédibilité du discours du juge, celui-ci avoue à la fin de sa tirade : "Naturellement, je ne suis pas catholique. Naturellement, je ne suis pas même chrétien."

 Après avoir montré comment les institutions étaient déviées, Sciascia expose pourquoi la Justice en tant que concept ne peut être appliquée par la justice en tant qu'institution : tant que celles-ci seront laissées aux mains d'hommes enclins à la corruption et à la subjectivité - aux mains des Hommes, en clair -, la Justice ne peut être correctement appliquée.

 A une telle société, il ne manque alors plus que les institutions de la justice (à savoir, la police et les tribunaux) soient contrôlées par les institutions du pouvoir (à savoir, le gouvernement) pour garantir un monde dangereux, pourri de l'intérieur et incapable d'aller de l'avant. Or, dans la Sicile des années 1970, non seulement le gouvernement contrôlait la police et les tribunaux, mais aussi une partie de la mafia : Sciascia a donc trouvé, à travers Le Contexte, le moyen idéal pour dénoncer une société inacceptable selon lui.

Conclusion

 Le roman de Sciascia est doublement admirable, en cela qu'il est à la fois une excellente fiction policière, puisqu'il créé une véritable enquête, mais aussi qu'il écrit une véritable parodie du genre.

 Dans Le Contexte, la parodie de la fiction policière permet d'illustrer les travers de la société. En parodiant un roman policier qui prendrait place dans une société similaire à celle de l'Italie des années 1970, Sciascia dresse une critique satyrique de la société en général, détournant les codes littéraires pour nous montrer comment le gouvernement et la police détournent les normes qui devraient régir la société.