Laurent Binet : La septième fonction du langage

07/05/2016

L'auteur

 Laurent Binet est un écrivain français né en 1972 (ce qui, en 2016, lui donne 43 ans). Il est notamment connu pour avoir écrit La vie professionnelle de Laurent B. (2004), HHhH (2010), et, plus récemment, La septième fonction du langage (2015) qui lui a valu le prix Interallié. 

Résumé

 La septième fonction du langage est un roman qui emprunte certains éléments au genre policier, et qui se propose de prendre comme postulat que la mort du célèbre sémiologue Roland Barthes, le 26 mars 1980, ne doit rien au hasard. Le déchiffreur de signes (c'est, en gros, ce que fait un sémiologue) s'est historiquement fait renverser par une camionnette devant le Collège de France ; mais s'il s'agissait d'un assassinat prémédité par les plus hautes instances du pouvoir français ?

 Le colonel Bayard est chargé d'enquêter sur l'affaire. Problème : c'est un flic, et, comme tout flic moyen, il n'est pas particulièrement au fait de l'activité intellectuelle de son temps. Et comme Barthes fréquentait ce milieu et que les causes de sa mort sont, probablement, liées à son activité intellectuelle, Bayard se rend dans une fac, et recrute le premier thésard chargé d'enseigner la sémiologie qu'il rencontre. Simon Herzog, après lui avoir fait une démonstration de ses talents de sémiologue qui aurait rendu jaloux Sherlock Holmes (signe : vous ne montrez pas votre dos à la fenêtre ; conclusion : vous avez fait l'armée, et ainsi de suite), commence ainsi à accompagner le policier à la poursuite de la septième fonction du langage.

 L'enquête s'engouffre donc, pour le plus grand plaisir du lecteur, dans les arcanes intellectuelles des années 1980 : les protagonistes de ce roman sont Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jacques Lacan, Louis Althusser, Umberto Eco, Bernard Henri Levy, John Searle, Philippe Sollers, mais aussi Mitterand et Fabius ou encore Jacques Lang. Chacun de ces personnages est décrit avec beaucoup d'humour, gentiment (et presque innocemment) moqué, avec beaucoup de légèreté et d'habileté.

 La deuxième partie du livre place les personnages dans le cadre du Logos Club, un club de rhétorique qui organise des joutes oratoires dont certaines sont livrées dans le roman. Sans aller dans les détails, ce sont cependant l'occasion pour Laurent Binet de proposer quelques petites dissertations assez intéressantes, qui donnent à réfléchir et prouvent, sans vantardise (pas comme dans Boussole de Mathias Enard, hum hum), une grande érudition.

A retenir

 La septième fonction du langage ressuscite de grandes figures intellectuelles et politiques des années 80, avec beaucoup de crédibilité et d'ingéniosité. Le roman n'a rien d'un roman historique, encore moins d'un roman philosophique, bien qu'un des thèmes majeurs des philosophes postmodernes (ceux-là même qui participent au déroulement de l'action) revienne de manière récurrente : comment les personnages du roman peuvent-ils savoir s'ils sont de vrais personnes, ou des personnages de roman ? (et comment vous, lecteur, pouvez-vous le savoir ?).

Points positifs

 La septième fonction du langage est tout simplement un excellent roman : drôle, inventif, ingénieux, il mélange action et philosophie, propose une enquête puis sait se renouveler dans une deuxième partie, change fréquemment de cadre et d'argument ; quelques allusions sont réservées aux lecteurs qui connaissent déjà le panorama des personnages évoqués, mais un grand nombre sont accessibles à tout le monde et c'est, justement, un excellent moyen de se familiariser avec des penseurs que l'on n'irait pas lire forcément par soi-même.

 Le tout est écrit avec beaucoup d'humour et de légèreté, présentant les trois quarts des personnages comme à moitié fous, obsédés, drogués et méprisants - ce que certains étaient probablement.

Citations

 C'est un peu comme l'allégorie de la caverne à l'envers : le monde des idées dans lequel il s'est enfermé obscurcit sa perception du monde sensible.

 La cité athénienne reposait sur trois piliers : le gymnase, le théâtre et l'école de rhétorique. Nous avons la trace de cette tripartition encore aujourd'hui dans une société du spectacle qui promeut au rang de célébrités trois catégories d'individus : les sportifs, les acteurs ( ou les chanteurs, le théâtre antique ne faisait pas la distinction ) et les hommes politiques.

 l n'y a rien de plus inconfortable pour quelqu'un qui s'apprête à mentir que d'ignorer le niveau d'information de son interlocuteur.

Simon réfléchit pendant qu'il recule : dans l'hypothèse où il serait vraiment un personnage de roman (hypothèse renforcée par la situation, les masques, les objets lourdement pittoresques : un roman qui n'aurait pas peur de manier les clichés, se dit-il), qu'est-ce qu'il risquerait vraiment ? Un roman n'est pas un rêve : on peut mourir dans un roman. Ceci dit, normalement, on ne tue pas le personnage principal, sauf, éventuellement, à la fin de l'histoire.
 Mais si jamais c'était la fin de l'histoire, comment le saurait-il ?