La métaphysique de la Qualité

01/11/2015

 Développement du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig

Avant propos

 Le Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes (1974) est un des ouvrages philosophiques les plus lus de son époque. Mais avant de devenir un best-seller et de se vendre à plus de 5 millions d'exemplaires, il s'est vu refusé par 121 éditeurs, ce qui lui vaut une place dans le Guiness Book of Records.

 Enfant surdoué, Robert M. Pirsig étudie la biochimie à l'université à l'âge de 15 ans. Il part ensuite faire la guerre en Corée, puis enseigne la rhétorique à l'université à son retour aux Etats-Unis ; intéressé par la philosophie Orientale, il s'y plonge profondément et s'y noie : troubles de la personnalité et dépression nerveuse lui valent des séances d'électrochocs qui vont changer sa personnalité.

 Ce sont autant d'expériences et de réflexions que Pirsig raconte dans le Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, entremêlées avec des descriptions du voyage à moto qui lui donne l'occasion de développer sa philosophie dans ce qu'il appelle des Chautauquas en référence aux conférences destinées à éduquer les adultes.

 Avoir travaillé dans le domaine des sciences a permis à Pirsig de se rendre compte que la Raison n'est pas le meilleur moyen pour appréhender la réalité, notamment en raison de l'essor de la technologie qui accélère et complexifie le monde.

 Robert Pirsig n'est pas le premier à critiquer la raison : Kant, dès 1781, en démontrait les lacunes dans la célèbre Critique de la raison pure. Cependant, le développement de Pirsig est tout autre et ses conclusions sont très intéressantes : il s'agit de la métaphysique de la Qualité, que je vais tâcher de vous expliquer le plus simplement possible.

 La métaphysique de la Qualité

 Tout au long de cet article, gardez en tête que le fil directeur du Traité du zen est justement l'entretien des motocyclettes : Pirsig applique toutes ses réflexions métaphysiques à ce cas concret, jusqu'à arriver à un sommet qui est proprement un retournement de situation philosophique.

Esprit classique, esprit romantique

Tout d'abord, Pirsig divise les hommes en deux catégories qui s'excluent l'une et l'autre : ceux qui ont un esprit classique et ceux qui ont un esprit romantique.

 L'esprit classique est scientifique : il est logique, rationnel, et fonctionne sur la dialectique. Il analyse le monde qui l'entoure, et ce faisant suppose une différentiation entre le sujet et l'objet. Historiquement associé aux hommes, l'esprit classique est un digne héritage des logiciens grecs influencés par Aristote. Un classique dira : Cette motocyclette roule bien.

 L'esprit romantique, lui, est artistique, gouverné par les sentiments ; il sait distinguer la valeur d'une chose, dire si elle est de qualité ou non. Historiquement associé aux femmes, il se rapproche des rhétoriciens, dans la lignée de Platon. Un romantique dira : Cette motocyclette est jolie.

Le problème de la méthode scientifique

 Pour traiter d'un problème, un scientifique applique systématiquement une même méthode, que tout bachelier scientifique connaît aujourd'hui par cœur :

  1. Formuler le problème : Ma motocyclette a un problème. Pourquoi le moteur ne fonctionne-t-il pas ?

  2. Proposer une hypothèse : Il n'y a pas d'essence.

  3. Effectuer une expérience qui valide ou invalide l'hypothèse :.Vérifier le niveau d'essence dans le réservoir.

  4. Observer cette expérience : Le réservoir est vide

  5. Conclure, d'après les résultats de l'expérience : Il faut remettre de l'essence dans le réservoir.

 Cette méthode permet de ne pas se tromper, à coup sûr. Cependant, elle ne permet pas d'avoir la vérité : Pirsig remarque en effet qu'une hypothèse validée n'en invalide pas nécessairement une autre ! Il prend pour exemple une fable qui illustre une doctrine indienne appelée l'Anekantavada (traduction : la réalité relative).

 Six aveugles rencontrent un éléphant. Le premier, touchant son flanc, pense qu'il s'agit d'un mur ; le second, touchant une défense, affirme que c'est une lance ; le troisième, saisissant la trompe, prétend qu'il s'agit d'un serpent, et ainsi de suite. Aucune expérience ne prouve leurs hypothèses fausses ; cependant, la vérité est qu'il s'agit d'un éléphant, et pas d'un mur, d'une lance ou d'un serpent.

 Pour Pirsig, la réalité est encore plus complexe qu'un éléphant, et la méthode scientifique n'est pas bonne pour l'appréhender.

Le problème de l'esprit classique

 Pour les empiristes tels que Hume, tout ce que nous connaissons vient de notre expérience grâce à la perception que nous pouvons avoir d'une chose. Le problème que soulève Kant à ce propos est qu'on ne peut percevoir la substance, notre esprit, qui est pourtant la source de toute connaissance. Pour Kant, il est nécessaire d'avoir un concept à associer avec une chose, une idée a priori : C'est parce que je sais ce qu'est une motocyclette que je sais que l'objet que je perçois (que je vois et que je touche) est une motocyclette.

Source : Wikipedia

Et si l'on n'a pas le concept ? Si notre concept est, justement, ce qui nous induit en erreur ? C'est ici que Pirsig dépasse les réflexions de Kant et développe la véritable métaphysique de la Qualité.

Définir la qualité

 Pirsig constate un jour qu'il ne peut pas définir ce qu'est la qualité, alors qu'il sait ce que c'est. Il fait alors une expérience dans sa classe : prenant deux copies d'étudiant, une mauvaise et une bonne (d'après lui), il les lit à haute voix. Les étudiants s'accordent avec une très grande majorité à considérer que celle que Pirsig trouvait bonne est, effectivement, bonne. Mais pourquoi ? Il n'y a pas de manière rationnelle de définir la qualité.

 Cette moto est de bonne qualité. Pourquoi ?

 Définir la Qualité : S'éloigner de l'esprit classique

 Le problème de l'esprit classique est qu'il suppose une distinction du sujet et de l'objet : vous n'êtes pas la même chose que l'ordinateur qui se trouve présentement devant vous, et auquel vous pensez.

 Cette distinction sujet/objet avait déjà été critiquée, dans le domaine du langage, par Alfred Korzybski avec la sémantique générale, en s'attaquant à la différence sujet/prédicat (vous pouvez consulter la fiche à ce propos si cela vous intéresse). Korzybski veut ainsi créer un langage non-Aristotélicien.

 La qualité existe, et on ne peut pas la définir. Il faut donc changer de méthode pour appréhender le monde et s'éloigner de l'esprit scientifique. Dans le domaine des sciences, des mathématiciens ont montré que l'on pouvait construire une méthode pour appréhender la géométrie, parfaitement différente de celle que nous connaissons tous, basée sur cinq axiomes d'Euclide. Le problème de cette géométrie est que, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas à même de démontrer le cinquième axiome, qui n'est donc qu'un postulat.

 Ainsi, Loubatchevski propose un système géométrique qui se base sur l'exact inverse du cinquième postulat d'Euclide, et parvient à fonder une méthode qui soit parfaitement cohérente avec elle-même, et entièrement à l'opposé de celle d'Euclide. Il s'agit d'une géométrie non-Euclidienne.

 Pour Henri Poincaré (mathématicien français, 1854-1912), l'esprit scientifique n'est, de la même manière, qu'une méthode pour appréhender le monde. Comme la méthode scientifique fournit une infinité d'hypothèses lorsqu'elle s'attaque à un problème, il convient d'en choisir une (ou plusieurs) à tester ; pour Poincaré, cette sélection se fait à partir de l'instinct, et la méthode scientifique repose donc sur une part d'instinct.

S'approcher de la philosophie Orientale

 Pour en revenir à la Qualité, on reconnaît une copie de bonne qualité grâce à notre instinct ; et si tous les étudiants s'accordent sur la même, c'est parce qu'ils ont les mêmes analogies, car ils ont grandi dans le même monde.

 Pirsig commence à élaborer la métaphysique de la Qualité à partir de cette observation : nous fonctionnons grâce à des analogies. Les gens qui parlent l'Hindi n'ont pas les mêmes analogies que nous, et ne savent donc pas faire la différence entre « da » et « the ».

 Les Hindous, encore eux, ont une expression qui intéresse Pirsig : Tat tvam asi, « vous êtes ceci ». Concrètement, ce que l'on est et ce que l'on perçoit est un et indivisible.

 Attention : à ce stade, on pourrait penser que les hindous sont bien gentils avec leur mysticisme, mais qu'ils ne sont pas aussi développés que nous et n'ont pas autant de connaissances scientifiques. Mais rappelez-vous, cher lecteur, que tout l'enjeu de ce livre est de montrer pourquoi l'esprit scientifique n'est pas la seule méthode pour comprendre le monde !

L'arrivée au Tao

 Pirsig affine alors son concept de Qualité : on ne peut pas définir la Qualité parce que si l'on veut la définir, on ne parle plus de la Qualité. La Qualité unit le sujet et l'objet et les transcende.

 Le Tao, développé par Lao Tzeu dans le Tao te King, signifie la voie, ou le chemin. C'est l'essence de la réalité, un monde de pensée non discursif et non analytique que l'on ne peut comprendre qu'en le vivant.

 Le Tao, c'est la Qualité.

Réunir l'esprit classique et l'esprit romantique

 Ce que veut Pirsig, ce n'est pas délaisser la raison, mais plutôt intégrer l'intuition à la raison, pour mieux appréhender le réel. Cet organigramme, extrait du Traité, l'illustre parfaitement.

Quelques obstacles avant d'atteindre la Qualité

 Si l'on souhaite - prenons un exemple au hasard - entretenir une motocyclette, la Qualité est la méthode qui permettra de le faire parfaitement. Elle repose sur un état de concentration et de sérénité, et tout bricoleur sait que ce ne sont pas habituellement les états d'esprit que l'on a lorsque l'on fait un travail manuel. Pirsig fait une brève liste de ce qui peut empêcher d'atteindre la Qualité :

 Sommairement, ce sont tous ces « pièges » qui nous énervent : Une pièce que l'on ne retrouve pas ou qui ne fonctionne pas, un boulon bloqué, une réparation qui dure des heures quand on pensait qu'on en avait pour cinq minutes, une mauvaise appréhension du problème, etc.


 Je vous avais promis un retournement de situation philosophique, non ? Le voici qui approche.

 Si l'on parvient à éliminer ces obstacles, grâce à de l'application et quelques précautions sommaires, on peut s'atteler à réparer notre motocyclette avec un état d'esprit compatible avec la Qualité.

 C'est un état de Zen, appliqué à l'entretien des motocyclettes.

 Et, comme Pirsig le dit lui-même : En réalité, vous ne travaillez jamais que sur une moto nommée vous-même.