Karen Russell : Swamplandia

27/11/2015

Présentation et résumé

 Karen Russell est une écrivaine américaine née en 1981. Elle a, à ce jour, publié quatre livres, dont un recueil de nouvelles, St. Lucy's Home for Girls Raised by Wolves (2006) et trois romans : Swamplandia ! (2011), Vampires in the Lemon Grove : Stories (2013) et Sleep Donation : A Novella (2014). Pour l'instant, seul Swamplandia a été traduit en français, sans doute car il a reçu plusieurs prix et a été nommé parmi les dix meilleurs livres de l'année du New York Times.

 Swamplandia (en anglais, Swamplandia!) est le premier roman de Karen Russell. Il raconte l'histoire des Bigtree, une famille de blancs qui s'est inventée une parenté autochtone pour donner plus de crédit à leur parc d'attraction californien, Swamplandia. Lorsque la mère de la narratrice meurt, le parc perd son spectacle le plus attractif ; commence alors une débâcle qui emmène, à sa manière, chacun des membres de la famille dans une série de péripéties assez dramatiques.

Analyse

 Roman lu en anglais, quelques traductions peuvent être inexactes. Attention, quelques légères révélations sur la fin et le déroulement de l'histoire !

 Le roman est écrit à la première personne, raconté par Ava, qui est à treize ans la plus jeune de la famille mais qui a beaucoup de présence d'esprit - peut être plus que sa sœur, Osceolla, qui se laisse persuader par son petit ami fantôme de fuguer de la maison, et certainement plus que son grand frère Kiwi, qui, malgré un esprit brillant, peine pendant tout le roman à s'intégrer dans la société terrestre.

 Les membres de la famille tirent une sorte de fierté du fait d'habiter sur une île et méprisent tous les habitants de la terre ferme (les mainlanders). Ils sont fiers d'être des descendants des Bigtree, même si cet héritage culturel est fabriqué et tend à se modifier à la convenance du père de famille, Chef Bigtree ; ils sont fiers, aussi, de savoir faire de la lutte avec les crocodiles... Autant de fierté qu'il leur faudra ravaler quand, après la mort de la mère d'Ava, le parc est déserté par les touristes. Kiwi part travailler dans le parc concurrent, dans l'espoir de gagner de l'argent pour sauver Swamplandia ; le Chef part en ''voyage d'affaire'', mais on découvre qu'il travaille dans un casino miteux où il est traité comme un sous-fifre ; Osceolla fugue avec son petit ami fantôme, laissant Ava seule sur l'île.

 Ava rencontre ainsi l'Oiseleur (le Birdman), qui l'emmène retrouver sa sœur dans l'enfer, au sens figuré plus qu'au sens propre : assez tragiquement, il s'avère que l'Oiseleur n'est pas un homme doté de pouvoirs surnaturels qui connaît le chemin jusqu'aux enfers, mais plutôt un personnage étrange qui finit par violer Ava.


 Si la fin réussit, d'une manière qui peut légèrement manquer de crédibilité, à réunir les quatre membres de la famille dans une situation convenable,Swamplandia est tout de même un roman qui peut donner des frissons de dégoût et de pitié.

 Toutes les critiques mises en avant s'accordent à louer l'inventivité de la romancière, son originalité et son humour ; sur ces points, je suis parfaitement d'accord. Mais je pense que l'on peut également insister sur la capacité de mêler le tragique avec le comique : en effet, si le ton est assez léger - le jeune âge de la narratrice aidant -, les événements sont pour la plupart tristes à pleurer.

 Que ce soient les brimades subies par Kiwi, qui parvient tout de même à s'arracher un quart d'heure de gloire non mérité - donnant ainsi l'impression que l'on peut être admiré aussi injustement que méprisé -, les troubles d'Osceolla, l'errance d'Ava ou le poste pitoyable du Chef, les personnages ont tous une fâcheuse tendance à subir. De plus, à travers leurs actions, ils essaient sans cesse de renouer un contact avec leur mère, tentatives bien sûr infructueuses autant qu'émouvantes.

 Un autre élément qui donne une touche tragique au roman est le fait qu'Ava, après avoir été violée, se demande si « ce qu'[elle] a fait avec l'Oiseleur est arrivé parce que [elle] le voulait ». Ce qu'elle a fait, et non pas ce que l'Oiseleur lui a fait subir...

 Enfin, Karen Russell dresse un portrait très sombre des habitants du conté de Loomis, auprès desquels, pour espérer pouvoir s'intégrer, il ne faut être ni trop grand ni trop petit, ni moche, ni mal à l'aise, ni étrange, ni quoi que ce soit d'autre.

 Swamplandia est un roman très riche. Il nourrit beaucoup de réflexions, et notamment sur la nature du réel. On peut lui trouver quelques éléments de postmodernisme dans le fait que l'on ne sait pas, finalement, ce qui est vrai ou ce qui est enfer ; est-ce que l'enfer, au fond, ne se trouve pas sur terre et dans les marais ?

 L'écriture est extrêmement agréable (en anglais du moins), et il est vrai que le livre est rempli de touches d'humour. Le parc d'attraction dans les marais, où l'on se donne à des luttes avec les crocodiles, est également particulièrement attractif, et les personnages sont tous touchants à leur manière.

 Un roman à lire, donc, si vous avez envie de vous immerger dans les marais de Virginie avant de vous rendre dans l'outre-monde !

Citations

(Traductions personnelles depuis l'anglais.)

Toute la journée, l'horizon était au bout de notre nez.

J'ai pensé que c'était le mensonge le plus gentil que personne ne m'ait jamais dit.

Maman disait que si tu continues de penser à une bataille que tu as perdue tu programmes ta défaite pour la suivante.