Kamel Daoud : Meursault, contre enquête

17/02/2015

Note : Vous lisez une fiche relativement ancienne, elle sera probablement moins riche que les critiques les plus récentes !  

Présentation

Meursault, contre-enquête est présenté comme un hommage en forme de contrepoint rendu au premier roman d'Albert Camus, L'étranger ; il a été magnifiquement reçu par les critiques, et on dit de ce livre que le premier roman de l'écrivain algérien Kamel Draoud sera bientôt indissociable de celui de l'écrivain français d'origine algérienne Albert Camus. Et toutes ces louanges sont méritées.

L'étranger raconte brillamment la vie d'un homme, français désœuvré dans une Algérie estivale, qui tue un Arabe et est jugé pour ce crime ; la particularité de ce roman est l'esprit étrange du héros, qui construit systématiquement un raisonnement différent de celui qui est le nôtre (qui va par exemple se concentrer sur la chaleur et la sueur qui coule de ses tempes le jour de l'enterrement de sa mère, plutôt que se recueillir).

Meursault, contre-enquête relate l'histoire du frère de l'Arabe tué, de sa vie et de ses désillusions ; à travers cette histoire qui répond à celle de Camus, Kamel Draoud décrit l'Indépendance algérienne, l'état d'esprit des révolutionnaires et signe, avant tout, un livre qui rend hommage à Albert Camus avec une subtilité incroyable.

Analyse

Des révélations sur le livre, ainsi que sur La Chute, se cachent dans l'analyse ! Attention si vous ne les avez pas lus.

Avant de lire ce livre, et pour en saisir les subtilités, il faudrait presque avoir lu l'intégralité des oeuvres de Camus. En effet, ce n'est pas seulement L'étranger que l'on retrouve ici, mais aussi La Chute : dans cet autre court roman du même écrivain, un personnage assis dans un bar s'adresse au lecteur directement, agissant comme s'il était présent à côté de lui et glissant quelques remarques à propos du temps ou des clients ; même procédé ici, excepté que celui qui parle n'est pas le juge-pénitent de La Chute mais le frère de l'Arabe mort dans L'étranger. D'autres allusions de Camus seront ensuite évoquées subtilement, entre les lignes, à propos par exemple du mythe de Sisyphe - l'absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet du mont avant qu'il ne dégringole à nouveau, et cela sans fin. De la même manière, répond à la phrase d'Albert Camus : Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide et s'y oppose : Le meurtre est la seule bonne question que doit se poser un philosophe.

Dans un premier temps, les faits sont rappelés pour ceux qui n'auraient plus les détails de L'étranger en mémoire, et c'est d'ailleurs une partie un peu moins intéressante que le reste de l'oeuvre : même si l'on peut prêter cela au personnage qui raconte, un vieillard ressassant une vieille histoire douloureuse comme un couteau qu'il remuerait dans une plaie avec plaisir, le récit avance peu et tourne en rond, reprenant souvent les mêmes thèmes. Enfance fantôme, recherche du grand frère idolâtré et mère tourmentée constituent donc une longue partie de l'histoire qui n'en pas ennuyante, mais peut s'avérer longue par moments.

Toutefois, le regard du locuteur est extrêmement intéressant et permet de bien saisir la haine froide qui flottait entre les français et les algériens qui ne se sentaient pas à la place dans leur propre pays.

Le frère de l'Arabe, vieil homme à présent, raconte ainsi l'errance qui a été la sienne durant sa jeunesse et les événements qui succédèrent l'Indépendance ; sans rentrer dans des détails historiques, une certaine compréhension de l'époque - et donc des raisons qui ont pu pousser au crime - se révèlent ainsi au lecteur. Un crime qui est d'ailleurs perpetré par Haroun, le frère de l'Arabe, dans des conditions analogues à celles de L'étranger puisque lorsqu'il croise sa future victime « il y avait dans le ciel un gros et lourd soleil aveuglant, la chaleur [lui] brouillait l'esprit ».

Plusieurs réflexions philosophiques sont développées par cet étrange personnage. Dans un premier temps, il parle de religion : pourquoi vouer tous ensemble un culte à un Dieu ? Voici qui, selon lui, est le mal de la religion (voir citations). Il ne faut pas que la religion soit un prétexte pour refuser d'ouvrir les yeux et d'assumer le monde. L'amour est ensuite évoqué comme un accommodement, certainement pas un mystère... Mais c'est ici que l'on comprend réellement que l'on a affaire à un personnage qui nous parle, et non pas directement à l'auteur.

En effet, quelques pages plus tard, Haroun se contreduit lui-même et avoue qu'il a été amoureux ; ce discours, même s'il ne le reconnaît pas, est celui de la frustration. Il faut donc se méfier de ce qu'il dit et c'est d'ailleurs ainsi que se termine le roman : après avoir repris les dernières pages de L'étranger en transformant le prêtre en imam, le locuteur nous nargue : est-il mythomane ? Est-ce que nous devons le croire ?

Comme dans La Chute mais de manière moins radicale, nous sommes donc amenés à douter de l'ensemble de l'histoire qui vient de nous être contée sur la dernière page du livre. Meursault, contre-enquête est donc un ouvrage qui répond avec brio non pas au chef d'oeuvre de Camus, mais à l'ensemble monumental de son œuvre.

Citations

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas.

Arabe, je ne me suis jamais senti arabe, tu sais. C'est comme la négritude qui n'existe que par le regard du Blanc.

Il écrit si bien que ses mots paraissent des pierres taillées par l'exactitude.