Jean-Philippe Jaworski : Chasse royale 1

15/05/2018

Une fantastique épopée gauloise

L'auteur

  Jean-Philippe Jaworski est un écrivain français né en 1969. Il est l'auteur de deux jeux de rôles (Te Deum et Le Tiers-Âge, ce dernier prenant place dans l'univers du Seigneur des Anneaux). Il a tout d'abord publié le recueil de nouvelles Janua Vera en 2007, puis Gagner la Guerre en 2009, dans un même univers appelé le Vieux Royaume. Par volonté personnelle, il a ensuite abandonné le Vieux Royaume pour visiter le monde des gaulois dans la série Rois du monde, qui commence avec Même pas mort (2013).

Parmi les héros

  Les aventures en terres gauloises du biturige Bellovèse continuent, dans ce second livre en deux parties (De meute à mort, 2015, puis Les grands arrières, 2017). Pour les considérations générales sur le passage du Vieux Royaume à la Gaule, je vous conseille de vous reporter à la fiche que j'ai écrite sur Même pas mort.

  Chasse royale, comme son nom le laisse suggérer, s'ouvre sur une partie de chasse qui lance tous les héros du haut roi Ambigat à la poursuite d'un renne à dix cors - c'est-à-dire, qui a des bois qui feront un trophée sans pareil. Et se termine, pourrait-on dire, par la conclusion de cette chasse ratée, qui jette le malheur sur le haut roi et sa troupe. Toute l'action tient en l'espace de trois jours, trois jours haletants qui défilent d'une traite et sans un instant d'interruption. Après la traque vient un banquet, et après la ripaille, la guerre, sur fond de trahison, de confusion, et d'un paquet de sang versé.

  Jaworski montre dans ce second volet l'étendue de son art de la narration, celui que l'on pouvait trouver dans Gagner la guerre mais qui est à présent porté à son paroxysme : chaque paragraphe trouve une raison de pousser à la lecture du suivant, et le texte n'est qu'un bloc qui tient l'attention du lecteur en éveil. Aucun cliff-hanger grossier ici, pas de retournement dramatico-prévisible : rien que l'art de la narration, dans un texte épuré, effilé comme une flèche que l'on suit pour savoir quelle cible elle va toucher. Le tout, bien sûr, sans abandonner une écriture incroyablement riche : s'il n'y a aucune ornementation, c'est parce que la langue est pure et exacte, que chaque mot désigne précisément ce qu'il doit désigner, et que Jaworski ne se contente pas d'un substantif vague mais celui qui rend exactement l'objet ou le concept désigné. Dans un contexte gaulois, cela entraîne un vocabulaire souvent obscur, parfois vertigineux, qui rappelle au lecteur - à ceux, du moins, qui choisissent de se laisser porter par le texte sans avoir recours au dictionnaire - qu'il est plongé dans une autre époque, dans un autre temps. Mais de roman à vocation historique, il n'est pas non plus question ici : Jaworski ne perd rien de sa gouaille - enfin, si, pour être exact : elle brillait bien plus dans Gagner la guerre, parce que le personnage le nécessitait - mais les héros gaulois qui peuplent les pages sont tous des forts en gueule, qui ne manquent une occasion de s'insulter comme des charretiers et de se lancer des défis mortels.

  Chasse royale est plus sombre que Même pas mort, où Bellovèse relatait une partie de son enfance peuplée de créatures fascinantes dans des bois protecteurs ; De meute à mort nous plonge au coeur d'une sauvagerie crue, amère mais honnête, un monde où est l'on est prêt à mourir pour un frère d'arme que l'on essayait d'embrocher le matin même. Certes, l'image que renvoie Jaworski des gaulois est mythifiée, forgée autour de héros terribles et intrépides qui semblent capables de tenir tête à une armée entière ; mais il parvient à rester dans les lisières du fantastique, chaque événement apparemment surnaturel pouvant trouver une explication logique - il s'agirait alors d'un concours de circonstances incroyables, mais la porte vers cette explication reste ouverte. Dans une interview, Jaworski avouait être un lecteur de Tolkien qui ne s'était jamais remis de cette découverte ; on retrouve en effet nombre d'éléments de cette culture celtique et slave dans les terres de légendes qui sont parcourues, où chaque bois abrite un dieu qu'il ne faut courroucer, où les forêts regorgent d'une vie grouillante, où l'on entend bruire dans les broussailles.

Jeux de pouvoirs

  On peut déplorer, malgré tout, que le dernier quart du livre ne soit qu'affrontements, morts et sang, transformant le roman en une sorte de Die hard pré-médiéval. Si les pages se lisent avec tout autant d'intérêt, et proposent une plongée sans pareil dans la violence à l'état brut, j'ai pour ma part une préférence pour les scènes plus diplomates, plus portées sur la tradition et le mystère, que sur l'affrontement pur. On retrouve en effet dans Chasse royale ce qui avait été plus la marque de Gagner la guerre ou de certaines nouvelles, comme Montefellone : des jeux de pouvoirs, d'alliance, qui changent à chaque page tournée, et qui nous font comprendre combien tous ces pactes à la mort sont fragiles. Autre procédé récurrent de l'écriture de Jaworski : les narrateurs, ou les protagonistes que l'on suit, sont entourés d'une part de mystère, même s'ils ne nous cachent rien de leur situation présente. Il faut toujours composer avec un passé vivace, qui a laissé des alliances, des rancoeurs et des plaies béantes aux quatre coins du royaume, et des banquets nocturnes sont l'occasion de retrouvailles qui placent le héros sur en funambule sur un fil de l'amitié qui risque d'être tranché à tout moment. De cela ressort une crédibilité des personnages, un mystère que l'on a envie d'élucider, et des ressorts narratifs qui n'ont rien d'artificiel et contribuent à tendre l'attention jusqu'à l'éclatement.

Lecture marquante, Chasse royale offre un chemin dans un monde étranger, incroyablement vivant mais où la mort n'est jamais loin, nous immerge au coeur d'une troupe de héros si bien rendus que l'on pourrait presque les toucher ; le tout est narré avec un immense talent, incroyablement bien écrit, mêlant souci du détail et tension narrative.

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