Jean-Paul Sartre : Les mouches

01/08/2015

Présentation et résumé

Jean-Paul Sartre est un écrivain et philosophe français, né en 1905 et mort en 1980. Il est notamment connu pour avoir été le représentant du courant philosophique existentialiste. Ecrivain prolifique, il a publié de très nombreux textes dans divers les registres : son œuvre compte ainsi de célèbres pièces de théâtre - Huis clos, Les Mouches -, des romans - La nausée, L'être et le néant - et des essais - L'existentialisme est un humanisme, Les chemins de la liberté. Il a par ailleurs mené une activité politique, refusant par exemple le prix Nobel de littérature en 1964 et dirigeant le journal Libération.

Un retour (un peu) brutal

 Les mouches est un drame en trois actes, représenté pour la première fois en 1943. Il reprend le mythe grec des Atrides, descendants d'Atrée et famille maudite après que le grand père d'Atrée, Tantale, fit manger son fils Pélops par les dieux - avouez que c'est pas très sympa. Dans la ville d'Argos, quinze ans après l'assassinat d'Agamemnon par Egisthe, l'amant de sa femme, arrivent le fils d'Agamemnon Oreste et son précepteur.

 L'essentiel de l'action consiste à suivre les étapes qui conduiront à l'assassinat d'Egisthe par Oreste, puis à voir ses conséquences. La ville d'Argos est envahie par les mouches depuis la mort d'Agamemnon, symbole de repentir des habitants qui n'ont pas protégé leur roi.

 Dans le premier acte, Oreste, qui voyage avec une identité d'emprunt, trouve sa sœur réduite en esclavage par le meurtrier de leur père ; il lui révèle son identité, et semble la décevoir. En effet, elle attendait un frère guerrier qui viendrait venger les quinze années de souffrance qu'elle a endurées et la mort d'Agamemnon ; Oreste décide donc de tuer Egisthe pour lui montrer qu'il en a dans le ventre.

 Dans le deuxième acte, Egisthe dialogue avec Jupiter et lui explique qu'il est prêt à se laisser tuer. En effet, il est rongé par le repentir, qu'il s'efforce d'ailleurs d'entretenir chez tous ses sujets ; ainsi, lorsqu'Oreste paraît, il ne se fait pas prier et laisse Oreste faire sa besogne. Oreste part également assassiner sa mère, responsable à ses yeux de la mort d'Agamemnon.

 Enfin, le troisième acte nous montre Oreste et Electre réfugiés dans le temple d'Apollon, hantés par les Erynnies, divinités persécutrices qui veulent les tourmenter à travers leur repentir. Cependant, Oreste n'éprouve pas de remords et c'est principalement dans les dialogues qui concluent la scène que l'on retrouve la philosophie de Sartre, l'existentialisme.

L'existentialisme dans Les Mouches

 La pièce aborde le problème de la liberté : si Oreste n'est pas tourmenté par son crime, c'est parce qu'il est un homme libre, produit des dieux et devenu  un surhomme lui-même - surhomme, au sens nietzschéen. Rappelons-le, l'existentialisme insiste sur la liberté d'action et d'existence des Hommes. Ainsi, Oreste prend conscience de sa liberté et, de fait, de son pouvoir : si le dieu Jupiter avait une influence sur les hommes, c'est parce qu'ils se plaçaient sous son joug ; de même, si le roi Egisthe avait un pouvoir sur son peuple, c'est parce qu'il les incitait à se morfondre dans le repentir. Une fois qu'Oreste se place en homme libre, ni Jupiter ni Egisthe ne sont des obstacles pour lui ; cependant, il lui revient un lourd fardeau puisqu'il doit assumer, seul - son dieu, sa sœur et son précepteur l'abandonnent tour à tour - les peines de toute une ville. La morale ne varie pas significativement des autres oeuvres de Sartre : l'homme libre, comme l'homme révolté d'Albert Camus (voir Caligula, à ce sujet) se retrouve inéluctablement seul face à ses contemporains qui ne comprennent pas son pouvoir. 

 Il s'agit donc ici moins d'une critique du pouvoir et de la tyrannie que des peuples opprimés, qui n'ont qu'à se considérer comme libres et agir comme tel pour devenir libres - ceci est la base de l'existentialisme ; pour plus d'informations à ce propos, vous pouvez vous référer à L'existentialisme est un humanisme.

 On peut aussi s'intéresser au repentir des habitants qui, bien entendu, semble démesuré dans la pièce : depuis quinze ans, ils se repentent d'un meurtre passif et de tous les crimes qu'ils peuvent avoir commis, s'accablant sans cesse sans pour autant l'assumer pleinement - dès qu'un autre qu'eux-même mentionne leur crime, ils s'en scandalisent. Oreste, lui, n'est pas accablé car il reconnaît son crime et le juge comme juste, un bon moyen de s'épargner les remords (symbolisé par les Eryinnies, mouches de Jupiter).

 Enfin, on peut faire un rapprochement entre les habitants d'Argos et le peuple français en 1943 qui avait toutes les raisons de s'accabler de remords et de repentir. Il peut s'agir à la fois d'un guide sur la conduite à tenir, et d'un message d'espoir - pour leur signifier qu'ils ne sont pas prisonniers du destin. On peut également noter la correspondance entre Oreste qui sort de scène en entraînant les crimes de tous les habitants à sa suite, et Jésus qui meurt en emportant les péchés des Hommes. On peut alors s'interroger sur la possibilité pour un homme de porter le fardeau des autres, et sur la raison d'être des bouc-émissaires.

 Les mouches est une pièce très intéressante, qui met d'après moi plus en scène l'existentialisme que Huis clos et revisite le mythe des Atrides avec une lecture philosophique très riche.

Citations

Note : il s'agit de trois répliques qui interviennent à différents moments du texte, et non pas de l'extrait d'un dialogue. Ces trois phrases ne se répondent pas directement.

Jupiter : Le secret douloureux des Dieux et des rois : c'est que les hommes sont libres.

Egisthe : Dieu tout puissant, qui suis-je, sinon la peur que les autres ont de moi ?

Jupiter : les Dieux ont un autre secret... [...] Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d'homme, les Dieux ne peuvent plus rien contre cet homme là.

Les Mouches fait partie des classiques de la littérature française. Vous serez peut-être intéressé.e par cette série d'articles : Qu'est-ce qu'un classique ? 

Derniers articles