Jean Echenoz : Envoyée spéciale

02/05/2018

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a publié plus d'une dizaine de romans, la plupart aux Editions de minuit qui lui ont valu le prix Médicis (pour Cherokee, en 1983) puis Goncourt (pour Je m'en vais, en 1999). Son écriture est marquée par un minimalisme, une attention aux détails et une utilisation récurrente de procédés cinématographiques - sans pour autant s'inscrire dans la veine du Nouveau Roman.

Enlevée spéciale

  L'histoire d'Envoyée spéciale commence par un enlèvement. Une femme, Constance, on ne sait trop pourquoi elle, est enlevée par des gens, on ne sait trop pourquoi non plus, et transportée (avec soin, remarquez) jusque dans une ferme isolée de la Creuse - département choisi pour son aspect désertique, où des kidnappeurs sont sûrs de pouvoir oeuvrer sans encombres. Se mêlent, autour de cet épisode, plusieurs fils narratifs qui, bien sûr, tricotent les uns autour des autres de manière innocente, s'évitent insolemment pendant un temps, puis finissent par converger, pour donner à peu près ceci : un général de l'armée souhaite expédier Constance en Corée du Nord pour une mission d'espionnage ; Constance est mariée à Lou Tausk, chanteur bien plus décliné que sur le déclin, qui répond au patronyme moins alléchant de Louis-Charles Coste ; ce dernier, avant de composer le tube qui a assuré son succès, a braqué une banque et seul son associé, Clément Pognel, s'est fait coffrer. Indifférence du mari vis-à-vis de sa femme, indifférence de la femme vis-à-vis du mari et apparente indifférence de Pognel, récemment sorti de prison, vis-à-vis de tout le reste : tout se passe avec un naturel déconcertant, chacun acceptant l'enlèvement avec un calme admirable.

  Après quelques péripéties sur lesquelles je vais passer, Clémence se trouve envoyée en Corée du Nord, et c'est l'occasion pour Echenoz de décrire ce qu'il connaît - et/ou s'imagine - du pays, ou plutôt de son Gotha, d'une élite nord-coréenne qui écume les boîtes de nuit d'un quartier branché et riche planté au milieu de Pyongyang comme il aurait pu l'être à Paris ou à New York, dansant au son de musique éléctro composée par les chiens de capitalistes corrompus, et arrosant le tout de Champagne dans des Mercedes.

Une écriture maîtrisée

  Si l'histoire peut tenir du roman policier et fonctionne fort bien, c'est, au fond, plus la forme qui intéresse, comme souvent chez Echenoz.

  Echenoz montre encore une fois, avec ce dernier roman, une véritable maîtrise du genre romanesque, qui lui permet justement de relâcher toutes les clefs de tension du genre et de guider la trame de loin, par touches, comme s'il n'en était pas le véritable chef d'orchestre. Il semble raconter une histoire qu'il observe en même temps que le lecteur, et s'inclut souvent dans la narration pour mettre en exergue ces ellipses, dans un "je" ou, plus encore, dans un "nous" qui inclut le lecteur dans son impuissance : "Dès cet instant, nous perdons leur trace", dit-il de deux personnages arrêtés par des militaires. Echenoz donne l'impression qu'il ne fait que décrire une action qu'il aurait lancée, ou commencée à décrire en cours de route, alors qu'elle avait déjà commencé - d'où le manque d'information qui dynamise l'intrigue. Cette impression est renforcée par une attention excessive accordée à des détails apparemment insignifiants (le modèle d'un réfrigérateur, le diamètre d'une vis), comme s'il avait à produire un effort pour nous persuader que nous n'avons pas sous les yeux une trame en carton-pâte qui s'effondre si l'on va chercher plus loin, mais un vrai fragment de la réalité dont il pourrait isoler chaque élément pour le donner à voir, mais qu'il a autre chose à faire, alors il en montre un, et pour le reste, on n'a qu'à le croire sur parole.

Cela lui permet d'ailleurs un jeu constant sur l'aspect métalittéraire (regardez, ceci est un livre), et crée des moments perturbants lorsqu'il s'ingénue, au contraire, à montrer l'artificialité de l'oeuvre : à plusieurs reprises revient le personnage de Hyacinthe, qui conduit Lou Tausk en taxi à divers endroits de Paris ; lorsqu'un autre personnage prend un taxi, Echenoz prend soin de préciser : "le chauffeur - non, ce n'est pas Hyacinthe - [...]", dans un effort pour montrer que le livre est vraisemblable mais qui rappelle surtout, en fin de compte, le caractère artificiel de l'oeuvre.

  L'ensemble du roman est écrit avec un humour pince-sans-rire très plaisant, et assez discret.

Enfin, puisqu'il faut tout de même formuler quelques critiques, j'ai été étonné de remarquer (tardivement) que la structure des relations au sein des couples (dont plusieurs se forment et se brisent dans le courant du livre) est systématiquement la même : les deux personnages se plaisent (principalement en raison d'une attirance physique), fricotent, passent (plus ou moins vite) aux choses sérieuses, restent un moment cloués au lit, puis se lassent, s'éloignent et se séparent dans une relative indifférence. Que cette séquence revienne de manière proprement systématique rend un peu artificiel cet aspect de la construction du récit, or il s'agit tout de même d'un des éléments clefs.

Bien sûr, ce n'est en rien un détail qui va gâcher la lecture de ce roman, admirablement bien écrit et bien mené.

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