J.R.R. Tolkien : Le seigneur des anneaux

29/06/2019

Quatre clefs de lecture pour comprendre la trilogie épique

L'auteur

 John Ronald Reuel Tolkien est un écrivain britannique, que l'on connaît avant tout pour la trilogie Le seigneur des anneaux (1954-1955) ou pour Le Hobbit (1937). Très tôt orphelin, il vit une vie d'intellectuel - il sera longtemps professeur d'anglais et de langue à l'université d'Oxford - tout à fait décorrélée du succès que connaissent, sur le tard, ses écrits. Catholique, nostalgique de l'époque victorienne et des paysages verdoyants du Worcestershire de son enfance, il fut profondément marqué par son expérience de la Première Guerre Mondiale. 

Une oeuvre tentaculaire

 Lourde tâche, pour le commentateur, que d'espérer pondre une chronique intéressante sur une oeuvre de l'ampleur du Seigneur des anneaux. Plutôt que d'entamer une analyse minutieuse de chaque rebondissement de l'histoire et de tous les éléments symboliques, je vais essayer de faire tenir sur une feuille trois romans différents dans leur structure, leur souffle et leur propos. Pour cela, il vaut mieux mettre en avant quelques caractéristiques qui m'ont frappées et qui, me semble-t-il, pourront enrichir votre propre lecture du Seigneur des anneaux.

      1. Les qualités littéraires du texte

 Je l'ai rapidement évoqué, Tolkien fut professeur à l'université d'Oxford entre 1945 et 1959, où il enseigna la langue et la littérature anglaise. Ce fut aussi un lecteur "acerbe", selon son biographe Humphrey Carpenter, jugeant tour à tour Shakespeare "impardonnable" pour la critique qu'il fait des Elfes ou Dante "mesquin", jugeant seule l'oeuvre d'Homère digne de ce nom - et c'est assez intéressant d'un point de vue stylistique.

 Sa prose - en anglais, du moins, je n'ai pas eu la version française entre les mains - est incroyablement marquée par la littérature anglaise classique du 18è et du 19è. On rappelle souvent les descriptions parfois fastidieuses, mais il faut plutôt mettre en avant un sens de la formule, du bon mot, une qualité d'évocation qui rendent le texte particulièrement plaisant à lire. Par ailleurs, on retrouve une manière d'écrire qui se rapproche parfois de la poésie épique : sans aller jusqu'à utiliser des épithètes homériques, Tolkien a souvent des expressions ampoulées, et tous ses personnages sont décrits à coups de superlatifs. Pas de doute, le récit que nous lisons frôle avec le mythe.

 Il est intéressant de noter que Tolkien écrit à peu près parfaitement à rebours de son temps, époque moderne où les tournures emphatiques et pompeuses du 19è sont délaissées pour préférer des histoires et des phrases déstructurées, une narration qui suit le flux de conscience des personnages.

       2. Contes et légendes

 Pour continuer sur la forme, j'aimerais souligner aussi une particularité qui m'avait complètement échappé au visionnage des films : l'importance du folklore (que l'on devrait traduire, en français, par "l'histoire (ou la tradition) du peuple"). Tolkien lui-même insiste à maintes reprises sur le fait qu'un personnage est un "lore master", c'est-à-dire quelqu'un qui connaît tous les récits vernaculaires de son peuple, ce qui garantit, selon l'auteur et aux yeux des personnages, une grande sagesse et une autorité incontestable.

 Il faut rappeler qu'avant Le seigneur des anneaux, Tolkien avait déjà écrit Le Silmarillion, texte qui raconte la genèse de la Terre du Milieu. La trilogie épique était donc une bonne occasion de distiller des éléments de ces contes et légendes. Car l'Histoire de la Terre du milieu n'existe pas qu'au travers des appendices, elle est plusieurs fois au coeur du récit, notamment conviée par les nombreux chants et chansons de gestes. En de nombreuses occasions, les personnages se réunissent pour chanter des faits épiques, qui nous donnent à voir les capacités de Tolkien à écrire de la poésie - c'est ainsi qu'il a commencé l'écriture - et nous instruisent sur l'actualité de la Terre du milieu. On reconnaît là les connaissances médiévales de Tolkien, mais aussi son appétence pour les légendes nordiques, comme les Eddas islandais ou le Kalevala finnois, d'où on pense qu'il a puisé son inspiration au sujet des elfes et de l'opposition à un Mal. 

      3. De l'épique, mais pas de manichéisme

 Continuons sur cette idée de Mal : contrairement à la lecture que j'aurais eue tendance à avoir, Vincent Ferré, un des universitaires de référence sur l'auteur, invite à se méfier d'une lecture manichéiste de l'oeuvre de Tolkien - et, tout compte fait, je suis assez d'accord avec lui. Dans un entretien au magazine Lire, il prévient : "Attention, il n'y a pas le moindre message imposé : [Tolkien] le signale d'ailleurs dans l'avant-propos, son roman n'est pas une allégorie".

 Il analyse ainsi que les notions de Bien ou de Mal sont "des points de repère donnés dans le récit pour permettre aux personnages de caler leurs actions, de juger leurs actes. [...] Ce qui intéresse Tolkien, c'est toute la complexité d'un individu, sa trajectoire. Prenez le cas de Boromir, qui peut facilement être vu comme un personnage « bon » mais qui cède à la tentation par bravoure, par envie de faire le bien."

 On pourrait toutefois faire remarquer que dans Le seigneur des anneaux - pris isolément, sans les autres textes de Tolkien -, certains personnages représentent le Mal pur. Sauron est très méchant, ça, personne n'oserait en douter ; cela semble bien être sa seule activité quotidienne. Pour autant, Le Silmarillion nous apprend que ce n'est qu'un vague sous-fifre d'une autre grande puissance, qui incarnerait elle-même une forme de mal plus avérée - il y aurait donc une sorte de relativisme du mal.

       4. La place de la nature

 Pour conclure, j'aimerais citer deux passages qui m'ont particulièrement marqué, et qui mettent en lumière de la même manière l'amour que Tolkien porte à la nature et sa nostalgie d'une Angleterre victorienne rurale sans doute fantasmée.

 Le premier élément concerne les Ents, ces arbres anthropomorphes qui assiègent la tour de Saruman dans le second volume, Les deux tours. Au travers une série de détails originaux, Tolkien leur donne une profondeur telle que l'on peut se prendre à imaginer ce que seraient des humains s'ils étaient des arbres (oui, oui) : une grande tranquillité, mais aussi un rapport au temps long, un raisonnement qui prend racine et pousse lentement vers le haut pour aboutir à une structure solide et cohérente - il faut plusieurs jours à un Ent seulement pour prononcer le nom d'un de ses congénères, mais les décisions que prennent les Ents sont toujours sages et avisées. Les Ents se souviennent ainsi du temps où "l'air était si bon qu['ils] passaient des semaines à le respirer".

 L'autre passage se situe tout à la fin du récit, qui ne s'arrête pas, contrairement au film, à l'accomplissement de la quête de Frodon : l'anneau détruit, les aventureux hobbits rentrent (lentement) vers la Comté, pour la retrouver complètement transformée. La Comté est tombée sous la férule d'une bande de lascars qui sème la terreur et exploite les hobbits : les champs verdoyants (qui représentent un Worcestershire idyllique) sont détruits, les arbres coupés, et remplacés par des murs de brique rouge et des cheminées qui dégagent une fumée noire. Après avoir franchi monts et périls, les hobbits finissent le roman dans ce qui semble être une allégorie (je me permets de le dire, même si Tolkien a bien précisé que ce n'était pas ainsi qu'il fallait l'interpréter) sur l'industrialisation et la perte de la campagne d'antan.

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