J.M.G. Le Clézio : Onitsha

09/01/2018

Dans la chaleur trouble de l'Afrique coloniale

 L'auteur 

Jean Marie Gustave Le Clézio est un écrivain né en 1940 à Nice, qui se définit lui-même comme de nationalités française et mauricienne. Après s'être essayé au Nouveau Roman, il écrit des livres à tendance onirique et mythique, comme Désert (1980) que ses nombreux voyages contribuent à enrichir - Philippe Sollers le définissait comme étant "décidément d'ailleurs". Il publie Onitsha en 1991. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 2008, pour être un "écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante". 

 Chanter l'Afrique

 Onitsha, c'est l'histoire de trois personnes et d'un lieu. Commençons par le lieu : Onitsha, une ville au Nigéria, enclave coloniale qui ouvre la porte vers une terre de légendes et de mythes, vers l'Afrique chaude et rayonnante, sensuelle et odorante que dépeint Le Clézio. C'est là que se rendent Maou et son fils Fintan pour retrouver Geoffroy, ce père qui est un inconnu pour Fintan - et, Maou le découvre assez rapidement, pour elle aussi. Car elle n'a pas revu l'homme depuis une dizaine d'années, depuis qu'ils ont passé un été ensemble en Italie, et elle le découvre non plus dans le rôle d'amant passionné, mais dans celui d'agent colonial affairé à inventorier les marchandises le jour, et à s'enfermer dans son bureau pour rêver à la princesse Arsinoë, la dernière reine du royaume Meroë.

 Maou et Fintan se cherchent, chacun dans des directions différentes, à mesure qu'ils découvrent une Afrique différente de leurs espérances. Maou déteste immédiatement le système colonial (britannique) qui était encore en cours en 1948 (jusqu'en 1960), avec ses travailleurs noirs qui ne sont autres que des esclaves modernes et ses blancs oisifs qui s'occupent à tuer le temps au bord de la piscine en construction ; Fintan, lui, s'intègre bien mieux dans le paysage, et devient l'ami des colons comme celui des colonisés. Il apprend le pidgin, cette langue mélangeant anglais et dialectes qui déclenche l'hilarité des colons, mais qui donne lieu à des passages didactiques qui sont autant de "scènes d'ouverture" (Kerm, 2007).

 Il faut noter, en effet, que la description du colonialisme est une des motivations de l'auteur. Dans un entretien avec Pierre Assouline (Lire, avril 1991, p. 50), il confie que l'extermination du Biafra fut "le facteur déclenchant" de l'écriture d'Onitsha, mais déclare aussi : "Je ne me suis pas senti innocent, par exemple, d'avoir été un citoyen britannique dans un pays colonisé [...] on est tous responsables et nous portons une culpabilité tant sur le plan moral que politique".

 Marina Salles, qui cite ce fragment, précise tout de même que "le réquisitoire contre le colonialisme, dressé dans ses livres, parvient cependant à dépasser l'écueil de « l'auto-flagellation » de l'homme blanc pour établir un bilan somme toute assez nuancé qui témoigne d'une pensée subtile et complexe, articulée sur la question philosophique de l'altérité" (Salles, 2016). Et je ne peux qu'abonder dans ce sens : Onitsha n'a rien d'un roman larmoyant et plein de repentir, c'est plutôt un éloge de l'Afrique noirci par la présence des Blancs.

 Remarquant que "sur le bateau qui l'emmène à Onitsha, Fintan écrit le voyage d'Esther, l'héroïne d'Étoile errante", les deux romans étant à l'origine conçus comme un dyptique, Marina Salles note par ailleurs une tendance de fond intéressante dans les romans de Le Clézio. "Quelles que soient l'époque et les circonstances, quels que soient les pays dominants et dominés, trois constantes se retrouvent dans chaque processus de colonisation que décrit Le Clézio : la puissance de l'enjeu économique, la supériorité des armes et le mépris de l'indigène."

 Chanter l'humanité

 Malgré tout, il n'y a pas que du mauvais dans les colons, même parmi les pires. Car Geoffroy n'est pas un mauvais bougre, seulement un rêveur blasé qui continue, discrètement, d'alimenter l'espoir secret de suivre le chemin de la reine Arsinoë - et qui va pouvoir s'engouffrer à sa poursuite dans un passage mystique un peu trop touffu et trop dense. Mais Sabine Rodes, cette figure énigmatique et à première vue détestable, qui se dévoile peu à peu grâce à sa proximité avec Fintan, révèle aussi que la sauvagerie a parfois du bon, et que cette ambiguïté dans le rapport au colonisé est aussi ce qui le rattache réellement à l'Afrique. Jeanne-Marie Clerc souligne que "l''énigme du personnage de Rodes tient, pour une part, à ce qu'il se rattache aux deux mondes, celui, réel de l'Onitsha recueillie par la colonie que déteste Maou, celui, onirique, du dernier royaume Meroë auquel il a initié Geoffroy" (Clerc, 2010). 

 Ce détachement se transmet d'ailleurs à Geoffroy ("Il pense : tout est terminé. Il n'y a pas de paradis"), avant de s'étendre à Fintan ("Plus rien n'était vrai [...]. Il ne restait plus rien. Tout était mensonger, pareil aux histoires qu'on raconte aux enfants pour voir leurs yeux briller. ; la belle conclusion, ouverte, semble démentir ce pessimisme : l'ombre entre dans la petite chambre, recouvre le visage de l'homme qui va mourir, scelle pour toujours ses paupières. Le sable du désert a recouvert les ossements du peuple d'Arsinoë. La route de Meroë n'a pas de fin"). Tous ceux qui se sont authentiquement intéressés à la culture Africaine, de manière trouble (Rodes), naïve (Geoffroy) ou innocente (Fintan), finissent désabusés. Hasard ?


 Pour conclure, je souhaite évoquer la quatrième partie du livre, qui sert à l'auteur de conclusion. Ou, plutôt, qui le dessert.

 Quel dommage ! Quel dommage que cette quatrième étape superflue, qui nous donne durant une vingtaine de pages dont on aurait préféré se dispenser, les pensées d'un Fintan qui a (re)découvert l'Occident, et qui racontent sans originalité l'inévitable choc des civilisations que l'on a déjà lu mille fois. Quel besoin de cet épisode, pour venir conclure un livre magnifique, dont l'évocation tendre de l'Afrique rappelle celle de Petit pays de Gaël Faye, ou du Lion de Kessel ? Ce n'est qu'une comparaison pauvre et biaisée entre l'Afrique enchanteresse et une Angleterre froide et triste, du Montaigne ("qui sont les sauvages") réchauffé... qui ne parviendra certes pas à retirer tout son charme au livre, mais laisse un goût amer sur la langue.

 De peur de rater ma fin moi aussi, je m'arrête là. 

Sources

Catherine Kern, J.M.G. Le Clézio, écrivain de l'Afrique, Semen, 2007

Jeanne-Marie Clerc, Les masques ou Le Clézio passeur d'Afrique, Presses universitaires de Rennes, 2010

Marina Salles, Écrire pour témoigner : les avatars de la colonisation, Presses universitaires de Rennes, 2016

Pierre Assouline, Lire, avril 1991, p. 50

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