Ivan Illich : La convivialité

19/07/2019

Une critique de l'asservissement de l'Homme par l'outil

L'auteur

Né en 1926 et mort en 2002, Ivan Illich est un penseur de l'écologie qui fut l'un des premiers à développer une critique de la société industrielle. Il entretient des liens forts avec l'Eglise catholique (il fut vice-recteur de l'université catholique de Porto Rico), qu'il n'hésita pas à attaquer dans Une société sans école (1971). Son ouvrage le plus célèbre est probablement La convivialité (1973), dans lequel il pointe l'asservissement de l'Homme par l'outil.

Seuils et limites

 La convivialité est un essai assez court, très structuré et pédagogique, construit comme un support pour diffuser la pensée d'Illich au plus grand nombre. Le texte devait être la première pierre d'un "épilogue à l'âge industriel" : Ivan Illich était convaincu que la société industrielle était mortifère, et donc moribonde, et qu'il convenait d'y proposer une alternative.

 Pour suivre le cheminement de sa pensée, nous allons d'abord nous concentrer sur le constat, avant d'étudier l'alternative qu'il propose.

 Illich postule que la société industrielle est vouée à péricliter parce qu'elle est incapable de se penser des limites (rappelons que le rapport Meadows, Les limites à la croissance, venait tout fraîchement d'être publié en 1972 et que le dogme de la croissance commençait tout juste à être remis en cause). Illich s'efforce de mettre en avant (il souligne, plus qu'il ne démontre) que l'industrialisation nous incite à dépasser des seuils de production au-delà duquel elle devient néfaste : "Lorsqu'une activité outillée dépasse un seuil défini par l'échelle ad hoc, elle se retourne d'abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier". "Passé un certain seuil, l'outil, de serviteur, devient despote".

 Il développe ensuite une idée intéressante : "la surproduction industrielle d'un service a des effets aussi catastrophiques et destructeurs que la surproduction d'un bien". Les limites à la croissance ne doivent pas uniquement concerner la croissance matérielle (les biens de consommation que l'on fabrique) mais aussi celle des services. Ces dysfonctionnements se manifestent dans le fonctionnement des institutions, qui deviennent contreproductives à partir d'un certain seuil - globalement, à partir du moment où elles cessent d'être des moyens pour améliorer la qualité de vie, mais deviennent des fins en soi. 

 Illich prend plusieurs exemples pour appuyer cette idée. Il étudie par exemple la voiture : entre le travail fourni pour payer une voiture, le temps que l'on passe dans les embouteillages, sur la route, ou à faire des réparations, l'américain moyen consacre plus de temps au transport en 1970 qu'avant la diffusion de la voiture individuelle, qui était pourtant pensée pour faciliter son rapport aux transports. Point plus contestable, et donc qu'il m'intéresse plus de mettre en avant, Illich avance que la médecine a aussi connu deux "seuils de mutation".

  • Le premier, en 1913, est le moment où la médecine moderne garantit que "le patient a plus d'une chance sur deux qu'un médecin diplômé lui fournisse un traitement efficace". Si le chiffre est intéressant, Illich pense tout de même qu'il agit en trompe l'oeil : il fait remarquer que bon nombre de maux ont été "forgés" par les médecins eux-mêmes, et que la réduction saisissante de la mortalité serait surtout due à une restructuration de l'habitat et à l'hygiène. Par ailleurs, il pointe aussi que "c'est l'industrialisation, plus que l'homme, qui a profité des progrès de la médecine : les gens sont devenus capables de travailler plus régulièrement dans des conditions plus déshumanisantes".

  • Le second seuil intervient après-guerre : à partir de là, Illich estime que les médecins prennent en main la vie de leur patient plus qu'ils ne l'accompagnent. Ils ne se contentent plus soigner mais veulent produire une "meilleure santé" ; l'hyperspécialisation de la profession entraîne une hypermédicalisation contreproductive.

 Là où la critique est intéressante, et n'est pas qu'une simple posture d'opposition au progrès, c'est qu'Illich pointe que cette évolution n'entraîne pas un bilan sanitaire global positif. Prenant le cas des Etats-Unis (l'exemple est certes moins valable en France), il montre que les soins de pointe sont offerts à la minorité la plus riche pour augmenter leur espérance de vie de quelques années, tandis que la vaste majorité des plus pauvres n'a plus accès aux soins de base - d'autant que les modes d'automédication traditionnels sont, petit à petit, éliminés. Pour l'anecdote, Illich lui-même est décédé d'un cancer qu'il a refusé de faire soigner, estimant que c'est le genre de maladies traitées de manière contre-productive, où le patient meurt de guérir. Il aura survécu vingt ans.

 Dernier argument que je voudrais souligner sur la société industrielle, Illich esquisse le concept de "monopole radical". Le monopole radical définit le moment où l'implantation d'une technique plus efficace que les autres rend impossible l'existence des autres - par exemple, la voiture ayant eu une telle importance dans l'urbanisation de la ville de Los Angeles qu'il est pratiquement impossible d'y être piéton. 

La société conviviale

 Une fois ce constat établi, Illich déploie donc ses propositions pour ce qu'il appelle une "société conviviale". Il ne s'agit pas d'une société qui se refuse à toute avancée technique, mais plutôt qui trouve l'équilibre - c'est-à-dire, qui se refuse à franchir le seuil au-delà duquel l'outil devient contreproductif. "J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil".

Selon Illich, "l'outil juste répond à trois exigences : il est générateur d'efficience sans dégrader l'autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d'action personnel". Le seuil au-delà duquel l'outil n'est plus convivial ne peut pas être défini par un oracle d'experts, mais doit être défini par l'ensemble de la communauté.

 Selon lui, la société conviviale doit être construite autour de trois valeurs cardinales, qui ont chacune pour rôle de "limiter" l'outil à leur manière : la survie, l'équité, et l'autonomie créatrice. 

Vers la société conviviale

 La société industrielle est solidement ancrée, en ce que chacun y participe, et en profite. Aussi la transition vers une société conviviale sera dure à implanter, et, surtout, elle "s'accompagnera d'extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres. Cette transition, sont ont le droit de la souhaiter ceux qui savent que l'organisation industrielle dominante est en train de produire des souffrances encore pires sous prétexte de les soulager".

Mais la transition, pour douloureuse qu'elle soit, est nécessaire si l'on souhaite éviter la "pauvreté modernisée" de l'homme frustré, qui ne peut satisfaire tous les besoins façonnés par le système industriel. A cela, Illich oppose une "austérité conviviale".

Comme le note Jean-Claude Forquin, on retrouve l'influence de la vision chrétienne de l'Homme, sans doute plus qu'il ne faut y voir une lecture marxiste des modes de production. Illich lutte avant tout contre les "artifices qui défigurent l'homme".


 Si on peut regretter parfois que certaines analyses relèvent plus de l'intuition que de la démonstration (il aurait fallu bien plus de pages pour ça, et l'essai aurait sans doute été beaucoup moins digeste), La convivialité est un livre extrêmement intéressant sur bien des aspects, sans compter à quel point il était novateur pour l'époque. Les analyses que consacre Illich à la manière dont la société industrielle façonne les désirs pour s'auto-alimenter, en contribuant aussi à changer nos propres perceptions de la mesure, sont passionnantes. Et si la "société conviviale" qu'il appelle est loin d'être advenue, on peut noter l'émergence (extrêmement marginale) ces dernières années de groupes prônant les low-tech, des technologies douces et appropriables par tous, qui correspondent trait pour trait à l'outil convivial imaginé par Illich. 

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