Italo Calvino : Si une nuit d'hiver un voyageur

25/08/2018

Où tout commence,  et tout finit

 L'auteur

 Italo Calvino est un écrivain et philosophe italien du XXème siècle. C'est un théoricien de la littérature, un écrivain réaliste et un fabuliste ; sa production très riche le place parmi les plus grands italiens de la période moderne. Il est notamment l'auteur de la trilogie héraldique intitulée "Nos ancêtres", qui comprend Le Vicomte pourfendu (1952), Le Baron perché (1957) et Le Chevalier inexistant (1959).

 Dix incipits et un roman

 Si une nuit d'hiver un voyageur est une oeuvre universelle. Roman facile à lire (au point qu'on pourrait en parler comme d'un roman de gare, et pas seulement parce qu'une scène importante s'y déroule), mais aussi roman érudit et soigneusement composé ; agréable, mais extrêmement riche ; roman sur la littérature (ou plutôt sur le "romanesque", précise Calvino dans un article), mais oeuvre en soi ; qui défend des idées, sans être un roman à thèse.

 S'il faut commencer par un préambule aussi farfelu, c'est, vous l'aurez compris, parce que l'oeuvre ne saurait être rangée dans une catégorie. Pour en proposer un résumé : un Lecteur ("tu") commence un livre dont, à cause d'un défaut d'impression, il ne peut lire que l'incipit ; il part en quête de la suite du roman, mais, au lieu de mettre la main sur les pages manquantes, entre en possession d'un nouvel incipit ; ainsi, d'incipit en incipit, il commence dix romans, sans en finir aucun, si ce n'est celui de Calvino, ou peut-être tous à la fois.

 Nous promenant ainsi dans différents univers, régis par des logiques, des esthétiques et des motivations variées, Calvino nous fait suivre une trame narrative, celle du Lecteur qui cherche son roman et entame une enquête involontaire sur un complot international - une aventure qui pourrait, elle aussi, être lue de manière indépendante. Au Lecteur se joint bientôt une énigmatique Lectrice, plus perspicace et décidée que le Lecteur, qui apporte souvent des fragments de réflexion sur les chapitres qui viennent d'être lus.

 Pour décrire brièvement chacun des incipits, je laisse ma plume à celle d'Italo Calvino lui-même qui, lors d'une conférence à Buenos Aires en 1984 (rapportée dans les compléments de l'édition Folio), déclarait : "C'est un roman sur le plaisir de lire des romans ; le héros est le Lecteur, qui commence dix fois à lire un livre qu'il ne parvient pas à finir à cause de circonstances extérieures à sa volonté. J'ai donc dû écrire dix romans d'auteurs imaginaires, tous d'une certaine manière différents de moi et différents entre eux ; un roman fait tout entier de soupçons et de sensations confuses ; un autre fait de sensations incarnées et sanguines ; un roman introspectif et symbolique ; un autre révolutionnaire et existentiel ; un autre cynique et brutal ; un autre encore fait de manies obsédantes ; un autre logique et géométrique ; un autre érotique et pervers ; un autre tellurique et primordial ; un dernier apocalyptique et allégorique. Plutôt que de m'identifier avec l'auteur de chacun de ces dix romans, j'ai essayé de m'identifier avec le lecteur : de représenter le plaisir de la lecture de tel ou tel genre, plus que le texte à proprement parler. [...] Mais surtout, j'ai essayé de mettre en évidence le fait que chaque livre naît en présence d'autres livres, en relation et par opposition d'autres livres". Le titre des chapitres qui, une fois mis bout à bout, forme une histoire (plot-twist final un peu convenu), est surtout l'occasion de communiquer un dernier message : le livre idéal, que recherchent le Lecteur et la Lectrice, est un méta-livre (à la façon de Borges) dont les mots ouvrent vers d'autres livres potentiels, un livre qui enveloppe les autres, un livre qui soit bibliothèque - ou peut-être une bibliothèque qui soit livre. Si le roman devait être un objet, ce serait l'anneau du Seigneur des Anneaux : un livre pour les gouverner tous, un livre pour les trouver, un livre pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. 

 Ce que fait Italo Calvino, en somme, dans ce roman, c'est proposer une promenade constante entre texte (le roman), textes (les récits qui le construisent), métatexte (la narration du roman en tant qu'objet de fiction) et intertexte (les échos et la complémentarité qu'ont chacun des récits entre eux), tout ça pour décrire autant le processus d'écriture que de lecture.

 Une leçon de lecture

 Dans une émission sur France Culture, Martin Rueff, qui a proposé la nouvelle traduction du livre, rappelait un des principes d'Italo Calvino : si vous voulez qu'un roman transmette une idée, il ne faut pas le plomber par de longues dissertations métaphysiques ; un récit à la tonalité légère, avec une trame narrative efficace, peut aussi bien communiquer une idée complexe. Calvino en est arrivé à quatre préceptes nécessaires pour l'écriture d'un roman efficace : légèreté, rapidité, exactitude et multiplicité. En examinant Si une nuit d'hiver, force est de constater que ce sont effectivement les principes qui tendent l'oeuvre : chacun des incipits est intrigant et ouvre vers un roman que l'on lirait avec plaisir ; de plus, l'intérêt est constamment renouvelé par le fait qu'ils sont inachevés (bien que Calvino, s'il reconnaît avoir voulu "faire des romans interrompus, ou mieux : représenter la lecture de romans qui s'interrompent", les considère comme "des textes qu['il aurait] pu publier indépendamment"). Calvino parvient donc à écrire un livre dans lequel l'intérêt de lecture, l'envie de poursuivre, est presque toujours à son paroxysme ; rares sont les moments où la tension diminue. Il profite, reconnaissons-le à sa décharge, de cet effet propre à l'incipit, qui est que le lecteur est plongé dans un univers dont il ne connaît rien, face auquel il doit être particulièrement attentif pour capter tous les signaux et constituer au plus vite une représentation de ce que l'auteur essaie de lui communiquer.

 Au travers des différents genres, des différents types d'écritures et des nombreuses considérations semées dans le livre sur la littérature (allant du destinataire idéal du roman aux possibilités offertes par les nouvelles technologies), Calvino développe une sorte de théorie de la littérature, qui ne saurait être résumée qu'en lisant le roman dans son intégralité puisqu'il est tout entier cette réflexion. Mais la forme du roman (tonalité légère et trame narrative efficace) permet de transmettre toutes ces réflexions sans jamais être pontifiant ; de fait, Calvino n'écrit pas une théorie poétique prescriptive, qui entend régir toute création ultérieure. Ce qui ressort avant tout de l'essence théorique du roman est que la lecture est ouverte, qu'il y a autant (voire plus) de lectures que de lecteurs. Plus qu'un mode d'emploi, c'est un recueil d'idées, qui peuvent toutes être expérimentées l'une après l'autre, puis toutes ensemble. Rien n'est interdit, rien n'est unique : tout n'est que possibilité et ouverture.

 En somme, c'est beaucoup moins une leçon de littérature (ce qui était, je le confesse, le titre original auquel j'avais pensé pour ce paragraphe) que de lecture. Calvino réfléchit à l'action de la lecture : pourquoi ce lecteur cherche-t-il deséspérément la suite des livres, et pourquoi lit-il malgré tout les nouveaux incipits, qui ne sont pas ce qu'il recherchait ? que cherche-t-on à travers la lecture ? que trouve-t-on ? Pour donner le substrat de la réflexion qui est menée, je dirais ceci : la lecture, ce n'est rien que possibilité et plaisir - c'est pour cela que Calvino ne parle pas une seule fois (contrairement à moi) d'intertextualité, de structuralisme, d'essentialité de l'oeuvre ; il se contente d'écrire, et de donner envie de lire. 

 Cette idée de l'oeuvre ouverte, développée aussi par Umberto Eco dans les mêmes années (dans son Opera aperta, publié en 1979), fera bientôt l'objet d'une fiche à part ; pour y réfléchir en attendant, je vous conseille cet article.

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