Herman Melville : Moby Dick

08/10/2018

En quête de signes, au vent de la mer

L'auteur

 Herman Melville est un romancier et poète américain ayant vécu, à New-York principalement, entre 1819 et 1891. Il a commencé sa carrière littéraire après plusieurs séjours en mer, des expériences qui sont le matériau de ses oeuvres majeures, à l'instar de Moby Dick (1851) qui le fit sortir de l'oubli à titre posthume dans les années 1920. Il a également écrit des nouvelles, comme Bartleby le scribe (1853). Il est aujourd'hui considéré comme une des figures majeures de la littérature américaine.

Un poème en prose Shakespearien géant

 Je ne pourrai pas tout dire.

 Commençons par le préciser, parce que c'est un des éléments les plus importants s'il s'agit d'ajouter un commentaire à la longue liste de textes qui se sont frottés à l'épopée de la baleine blanche pour essayer d'en extraire le sens, ou au moins un sens, voire, peut-être, des sens. C'est ce que pointait, d'ailleurs, Géraldine Mosna-Savoye dans une chronique sur France Culture : Moby Dick est un "monstre" de la littérature à cause des myriades d'interprétations qu'il a engendrées. Deleuze, Faulkner, Sartre, Blanchot, Jaworski : nombreux sont les écrivains et philosophes qui se sont penchés sur Moby Dick depuis que le roman est sorti de l'oubli, dans les années 1920.

Pour rappel rapide, Moby Dick, c'est l'histoire du combat épique qui oppose le capitaine Ahab (Achab dans la version française) au cachalot blanc Moby Dick. Le narrateur, Ismaël (rappelons la mythique première phrase, "Appelez-moi Ishmaël"), nous embarque à bord du navire nommé le Pequod pour une odyssée bien plus métaphysique que proprement narrative, et nous présente les protagonistes, ses réflexions sur la vie, mais aussi quantité de détails techniques et scientifiques sur les baleines. Si Melville se sert d'une abondante bibliographie pour appuyer ses dires pour tout ce qui concerne l'anatomie de l'animal, il connaissait aussi de première main le milieu : entre 1839 et 1844, il a pris la mer et gagné sa croûte sur différents navires, dont un baleinier. Le roman s'attache donc, en plusieurs occasions, à montrer à quel point le métier de baleinier est rebutant - certaines pages semblent littéralement dégouliner de sang, et le narrateur ne se prive pas de nous décrire avec force détail la dissection de la tête de la baleine, dans lequel il nous fait même entrer, toucher, sentir. Toutefois, par chauvinisme ou bon sens, Ismaël précise à plusieurs occasions la nécessité d'un tel commerce, qui permettait aux premières de l'industrialisation d'amener de la lumière dans les villes et de graisser les machines grâce au précieux spermaceti.

 En ce qui concerne l'histoire, je ne l'ai que grossièrement esquissée car elle n'occupe pas une place importante dans le récit. Un des rares consensus qui semble régner sur le roman, c'est qu'il n'en est pas un : pour le critique littéraire Harold Bloom, "Moby Dick n'est pas un roman ; c'est un poème en prose Shakespearien géant". Ce n'est pas seulement parce que certaines scènes sont écrites comme au théâtre, ni, d'ailleurs, qu'en ces occasions Melville reprend très fidèlement la langue du Barde pour donner plus de lyrisme à ses personnages. L'influence de Shakespeare est omniprésente, en grande partie parce que "la composition de Moby-Dick coïncida pour Melville avec sa (re)découverte des pièces de Shakespeare", souligne Michel Imbert. D'autres font valoir que ce n'est pas un roman mais un recueil d'essais et de nouvelles. La trame narrative, très sommaire, n'est qu'une colonne vertébrale qui sert à agréger autant de fragments hétéroclites que possible. André Duhamel, par exemple, faisait remarquer que Moby Dick n'est pas un roman philosophique "exposant une vérité déjà disponible sous une enveloppe littéraire", "car dans ce cas contenu philosophique et procédé narratif demeuraient extérieurs l'un à l'autre. Il s'agirait plutôt à la fois d'un travail de pensée sous forme narrative et d'une narration ayant valeur philosophique". 
 Cela n'empêche pas certains épisodes d'être marquants, et certains personnages hauts en couleur. Pour combiner la description des deux en un, il faut lire le discours du capitaine Ahab, perché devant tous ses matelots, arpentant le pont avec sa jambe d'ivoire, et hurlant : "Mort à Moby-Dick !". 

Une quête métaphysique

 Moby Dick serait particulièrement intéressant à analyser sous l'angle de la sémiologie : Melville tricote autour de la construction et de la lecture des symboles, chaque fait étant matière à interprétations diverses par les personnages du récit comme par les commentateurs du roman. Le capitaine Ahab le dit lui-même à ses matelots, du haut de sa tribune : "Tous les objets physiques ne sont que des masques de carton", il faut donc tout interpréter - une métaphore que l'on pourrait rapprocher de l'allégorie de la Caverne. D'ailleurs, Ahab s'inscrit dans une quête (vaine) de contrôle des significations, essayant de contrôler jusqu'au récit - c'est ce que formule, très joliment, Philippe Jaworski, qui a proposé une récente traduction de l'oeuvre : "L'idée la plus originale et la plus forte de Melville a consisté à installer les tréteaux du monde privé d'Achab au cœur de la prose discursive d'Ismaël."

Il faut faire une parenthèse onomastique, la plus brève possible, mais inévitable dans ce roman : le nom de la plupart des personnages est extrêmement connoté, c'est un point important à comprendre. Ismaël qui est, malgré son statut de narrateur, assez effacé finalement (selon Joseph Urbas, "Pendant (l)es scènes dramatiques, Ismaël n'apparaît pas pour la simple raison que, dans sa réaction aux événements, rien ne le distingue de la foule"), porte le nom du fils d'Abraham, déshérité et rejeté. Ismaël désigne donc communément l'exilé - ce qu'Ismaël est, à la fois en prenant la mer pour s'exiler du royaume des hommes, mais aussi en se plaçant toujours en retrait par rapport aux autres personnages dans sa narration. Le capitaine Ahab doit, lui, son nom au biblique roi Ahab, un idolâtre qui a délaissé Jéhovah pour Baal ; c'est celui qui, plus que tout autre roi d'Israël, a "provoqué la colère du Seigneur d'Israël". Encore une fois, la comparaison est assez flagrante : en vouant un culte presque idolâtre à Moby Dick, la haine extrême rejoignant l'amour extrême, Ahab devient un payen hors de sa raison.

 Autre clef d'interprétation qui est donnée dans la lecture même du texte : la signification de cette quête meurtrière. J'ai été très surpris de voir qu'elle était analysée par le narrateur lui-même, très tôt dans le texte : pour Ismaël, Moby Dick est "la cause non seulement de toutes ses [celles du capitaine Ahab] souffrances physiques, mais aussi de toutes ses exaspérations intellectuelles et spirituelles". Moby Dick n'est donc pas l'ennemi en soi, mais l'incarnation de tout ce qui vous contrarie dans la vie ; le roman fait remarquer que nous avons tous besoin de désigner un bouc émissaire, qui justifie nos passions et donne un sens à notre vie, bien que nous sachions confusément qu'il ne s'agit que d'un masque de carton, pour reprendre les mots du capitaine.

 Les signes à lire sont encore nombreux, et nous sommes loin de les avoir tous analysés : Moby Dick est recouvert de marques, tantôt interprétées comme des hiéroglyphes, tantôt comme des runes ; Ahab promet un doublon d'or au premier qui repérera Moby Dick, mais ne parvient pas à associer cette signification au doublon, chacun à bord ayant sa propre interprétation de la fonction de l'objet ; Moby Dick est construit sur des contrastes de texture qu'il serait intéressant d'analyser, entre les différentes voix qui se mêlent, les différents genres littéraires, la chair animale et humaine qui se mêlent, la rugosité de ces hommes prêts à mourir les uns pour les autres. Je pourrai m'étendre dessus. Mais je pense que l'on risque de se perdre à trop intellectualiser Moby Dick ; quelques clefs de lecture sont nécessaires, après quoi c'est un roman qu'il faut profondément sentir, avec lequel il faut avoir un lien émotionnel. Sans quoi l'on finira comme Ahab : 

"Cette belle lumière ne m'éclaire pas ; toute beauté est angoisse pour moi, puisque je ne peux jamais en jouir. Doué de haute compréhension, le pouvoir, moins haut, de m'en rejouir me manque. Je suis damné d'une manière très subtile et méchante ! Je suis damné au milieu du Paradis !". 

Citation

N'est-il pas curieux qu'un être aussi vaste qu'une baleine voie le monde par un oeil si petit, et entende le tonnerre par une oreille plus petite que celle d'un lièvre ? Mais si ses yeux étaient aussi larges que les lentilles du grand télescope de Herschel, et si ses oreilles étaient amples comme les porches de cathédrales, cela améliorerait-il sa vue ou son ouïe ? Absolument pas. Pourquoi, alors, voulez-vous développer votre esprit ? Rendez-le plus subtil.


Mais il ne pouvait être question de pitié ici. Malgré sa vieillesse, son unique nageoire et ses yeux aveugles, la baleine était vouée à la mort par assassinat, afin de donner de la clarté aux joyeux mariages et autres festins de l'homme, et aussi à illuminer les solennelles églises dans lesquelles il est prêché que tous doivent être absolument inoffensifs envers tous.