Henry James : Le tour d'écrou

18/05/2017

L'interrogation permanente

 Livre lu en version originale, certaines traductions / remarques stylistiques peuvent ne pas correspondre à la version française. Par ailleurs, je tiens à signaler qu'un certain nombre d'analyses proviennent des cours que j'ai reçus à l'université de la Sorbonne Paris IV. 


 L'auteur

 Henry James est un écrivain américain né en 1843 et mort en 1916 ; son frère, William James, fut un grand philosophe, qui s'intéressa notamment à la psychologie. Henry James a développé une littérature qui se concentre sur la subjectivité des personnages, qui se fait généralement au travers d'une focalisation interne, afin de montrer le fonctionnement d'une conscience. Il a notamment écrit Portrait de femme (1881), Daisy Miller (1879) et Le tour d'écrou (1898). 

Et vous ne saurez jamais...

 Le tour d'écrou raconte l'histoire d'une jeune gouvernante recrutée par l'oncle de deux enfants pour s'assurer de leur éducation dans une demeure éloignée de la ville. Alors que Miles et Flora se révèlent être deux chérubins angéliques et que la maison de Bly semble être un château de conte, l'idylle de la gouvernante tourne assez rapidement au cauchemar. Elle aperçoit à plusieurs occasions des apparitions, qui se trouvent être (probablement) Peter Quint et Miss Jessel, l'ancien homme de main (mort) et l'ancienne gouvernante (morte) de la maison.

 Le récit, raconté à la première personne, se concentre sur les doutes intérieures de la gouvernante. En effet, chacune de ces apparitions est suffisamment brève, suffisamment imprécise, pour que le doute subsiste quant à la réalité de ces fantômes ; et si la gouvernante y croit, le lecteur, lui, est à plusieurs occasions amené à mettre en doute la santé mentale de la gouvernante, qui extrapole et interprète de manière parfois peu convaincante.

 En somme, Le tour d'écrou est un roman fantastique, au sens défini par Tzvetan Todorov : même à la fin du roman, il est impossible de dire si le lecteur est en présence d'événements surnaturels (autrement dit, si les fantômes sont effectivement présents) ou si ce ne sont qu'une série de coïncidences étranges qui mènent le personnage sur le chemin de la folie.

 Chacun peut proposer son interprétation des faits, certes, et suggérer qu'un élément du récit fait pencher la balance vers l'un ou l'autre des genres. Par exemple, la gouvernante décrit Peter Quint à son assistante Mrs Grose, sans avoir pu jamais voir celui-ci. Vraiment ? Une lecture plus attentive permet de remarquer que les termes de la description restent très vagues ; de plus, elle aurait pu trouver une photo de lui quelque part dans la maison.

 Le roman de James est écrit avec un soin infini pour qu'il ne soit pas intéressant de mener le débat sur la réalité ou non des fantômes, mais bien plutôt sur l'étude de cette tension permanente entre surnaturel et étrange. Shoshana Felman, dans Writing and madness, propose même de voir dans l'attitude du lecteur (qui essaie, à tout prix, de tirer des informations là où il ne peut en avoir, de trouver du sens dans les conjectures de la gouvernante, d'interpréter en fonction d'un mot, d'une virgule), le tour de force de James : peut être qu'en agissant ainsi, nous nous comportons exactement comme la gouvernante face aux supposées apparitions.

Une outsider, des outsiders ?

 Le roman nous interroge également sur l'aspect fondamental de l'intrusion : l'ambiguité réside également sur le fait que la gouvernante arrive dans un terrain qui semble conquis pour les deux apparitions (je préfère utiliser ce mot plutôt que "fantôme" puisque ce dernier n'apparaît pas sous la plume de la gouvernante, et seulement une fois dans le prologue qui sert à introduire l'histoire, comme si l'écrire risquait de les conjurer pour de bon). Elle signale fréquemment ne pas se sentir à sa place (ou, au contraire, jouer à se croire être le possesseur des lieux), ou bien avoir l'impression d'être dans une prison dont ses deux prédécesseurs seraient les gardiens.

 Le tour d'écrou est un roman qui a ses longueurs, nécessaires, certes, pour que l'ambiance s'installe et le doute se distille dans l'esprit du lecteur. Par ailleurs, ses qualités sont indéniables : l'intrigue est extrêmement habilement construite, et arriver à maintenir une ambiguité aussi complexe - et aussi frustrante - dénote d'une qualité littéraire certaine. 

Citations

 Mais comme je la fixais et assurais son image dans ma mémoire, l'affreuse apparition passa, disparut. Sombre comme la nuit dans sa robe noire, sa beauté hagarde et sa douleur indicible, elle m'avait regardée assez longtemps pour sembler me dire que son droit de s'asseoir à ma table était aussi bon que le mien de m'asseoir à la sienne.

 Je ne pouvais continuer qu'en faisant confiance à la "nature", en considérant que ma monstrueuse épreuve était certes une incursion dans une direction inhabituelle et déplaisante, mais exigeait seulement, après tout, pour y faire front, de donner un tour d'écrou supplémentaire aux vertus humaines.