Harper Lee : Va et poste une sentinelle

26/10/2016

L'auteur

 (Nelle) Harper Lee est une écrivaine américaine née en 1926 dans une petite ville d'Alabama. Elle a interrompu ses études de droit pour se consacrer pleinement à l'écriture ; il est alors étonnant de savoir qu'elle n'avait publié, avant 2015, qu'un seul roman : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (1960), qui connait aujourd'hui encore un très grand succès. En 2015 a été publié Va et poste une sentinelle, son second roman, qu'elle n'avait pas désiré publier jusque là. 

L'oeuvre

 Va et poste une sentinelle suit et complète le roman iconique de Harper Lee, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, qui fait partie de ces chefs d'oeuvres simples mais éminemment rafraîchissants qui marquent leur génération. Succéder à un tel ouvrage n'est pas une tâche aisée, et la première chose qui nous vient à l'esprit est bien entendu d'établir une comparaison entre les deux romans.

 L'histoire se déroule une vingtaine d'années après l'enfance de Jean Louise Finch. Vivant depuis quelques années à New York, Jean Louise retourne pour quelques semaines à sa ville natale, Maycomb, un bastion du "vieux Sud" peuplé d'habitants ancrés dans des traditions séculaires parmi lesquelles la plus importante est certainement un racisme qui semble couler de source. C'était déjà un des thèmes abordés dans le Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur ; il revient ici d'une manière toute différente.

 L'intrigue, somme toute assez minimale, sert surtout à laisser place à un développement psychologique assez difficile à suivre et à accepter. L'élément central repose sur la découverte que fait Jean Louise du font de la pensée de son père. Lui qui, dans le premier roman, s'était levé seul contre toute la ville pour défendre un jeune noir accusé à tort de viol, se livre soudain à des discours éminements racistes. Comment expliquer et accepter ce revirement de personnalité d'un personnage qui semblait à lui seul incarner l'ouverture d'esprit, la tolérance, la sagesse et la bonté ? Ce sera le principal défi de Jean Louise dans le roman, et de Harper Lee par la même occasion. Atticus Finch, le personnage qui incarnait la figure bonhomme d'un modeste Abraham Lincoln, est définitivement changé à nos yeux.

 Pourquoi ? Deux questions se posent, en réalité : pourquoi présenter un tel changement - pourquoi pervertir cette figure immaculée -, et pourquoi un tel changement ?

 La réponse est peut être dure à établir ; elle n'est peut être pas unilatérale, d'ailleurs ; mais, une chose est sûre, c'est qu'elle est très dure à accepter. Dans un long dialogue mené avec un dialectisme qui n'a pas grand chose à envier à Platon, Atticus Finch explique que, pour lui, les noirs ne sont simplement pas aptes à s'organiser entre eux ; il les les présente avec un racisme paternalisant qui n'a rien de haineux, présentant l'idée simplement comme si c'était une évidence difficile à accepter au point de vue moral, mais qui n'en reste pas moins vraie en pratique. La résistance de Jean Louise face à ce discours nous prouve bel et bien que Harper Lee n'adhère pas à ces convictions. Pourquoi, alors, nous présenter ce raisonnement ?

 Le véritable but visé à travers ce texte était peut être de nous faire comprendre, à défaut d'accepter, la part profonde de racisme ancrée en chacun ; l'idée que, même si Jean Louise est née "colour blind", elle ne se voit pas épouser un homme de couleur ; et que, même si son père défend les droits des noirs, il pense en son for intérieur que ces derniers ne sont pas égaux aux blancs. Quant à savoir pourquoi vouloir nous faire comprendre cela, peut être que cela repose seulement sur une intention de mieux comprendre un mal pour mieux le traiter.

 En somme, Go Set a Watchman est un roman perturbant. Je ne m'attendais certes pas à être confronté à de tels raisonnements, après la vision limpide du monde énoncée dans Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, qui affirmait en clair que blancs et noirs étaient égaux. Mais c'est un roman profondément intéressant de par le problème qu'il pose ; et, à bien y réfléchir, tout le monde autour de lui connait quelqu'un qui se veut l'avocat de l'égalité mais qui pense, au fond de lui-même, que "Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres", pour citer Orwell.

 (Un très bon article du Guardian sur le sujet : https://www.theguardian.com/books/2015/jul/17/go-set-a-watchman-harper-lee-review-novel)

Citations

 J'essaie simplement de te faire comprendre les motivations d'un homme, au-delà de ses actes, dit Henry avec calme. Un homme peut te sembler engagé dans quelque chose de détestable à première vue, mais ne t'avise jamais de le juger avant de connaître ses motivations. Un homme peut trépigner de rage en secret, mais être conscient qu'il vaut mieux répondre par la méthode douce plutôt que de laisser éclater sa colère au grand jour. Un homme peut condamner ses ennemis, mais il est plus sage de chercher à les connaître.

 Le préjugé - un terme péjoratif et la foi - un terme noble - ont quelque chose en commun : ils commencent tous les deux là où la raison s'arrête.

 C'est quand ils ont tort que tes amis ont le plus besoin de toi, Jean Louise. Pas quand ils ont raison.