Gao Xingjian : La montagne de l'âme

28/10/2016

L'auteur

 Gao Xingjian est un écrivain, dramaturge et peintre né en Chine en 1940. Ses oeuvres polémiques ainsi que son engagement politique, notamment lors des événements de la place Tian'anmen, l'ont contraint à l'exil et il vit aujourd'hui à Paris. Il a obtenu en 2000 le prix Nobel de la Littérature pour son oeuvre littéraire ; ses livres les plus connus sont probablement La montagne de l'Âme (1990) et Le Livre d'un homme seul (1999). 

L'oeuvre

 La montagne de l'Âme est un roman long et dense, sur lequel il y a beaucoup à dire et à interpréter. Il fait partie de ces livres qui, dès les premières pages, vous plongent dans un brouillard d'incompréhension durant lequel le lecteur ne peut appréhender les pensées de l'auteur que vaguement, du bout des doigts. Mais cette confusion brumeuse n'est convoquée que pour être mieux conjurée au fur et à mesure que les pages se tournent. La découverte du paysage n'en est alors que d'autant plus réjouissante.

 Contraint à fuir la capitale à cause de ses écrits polémiques, le narrateur principal du roman, "je", parcourt la Chine, errant sans but précis, tout d'abord à la recherche de la montagne de l'Âme (Lingshan), puis finalement simplement sans but annoncé. Cependant, si un chapitre sur deux est raconté par la voix de ce "je", la moitié des autres chapitres est raconté par... "tu". C'est d'ailleurs ainsi que le roman s'ouvre : "Tu es monté dans un autobus long courrier." Avec "tu" vient ensuite une "elle", puis des "ils". Il faudra attendre plus de quatre cent pages (sur six cent) pour avoir quelques explications sur l'origine de ces personnages ; c'est à partir de ce moment, d'ailleurs, que le roman prend une tournure beaucoup moins narrative et bien plus réflexive, plus théorique et méta-textuelle, réfléchissant à ce qu'est l'art, la création, le roman et ses codes, la valeur d'un livre : "Ce chapitre on peut le lire, on peut ne pas le lire, mais puisque c'est fait, autant le lire".

 "Tu" est en réalité une construction du "je" pour le tromper de sa solitude ; "elle" a la même fonction par rapport à "tu", et "ils" viennent fournir un public à ce couple claudiquant qui ne cesse de se déchirer de manière dramatique. Gao Xingjian donne à un moment la parole à un critique littéraire pour dénoncer le fait que "je", "tu" et "elle" ne sont pas des personnages principaux comme ils "devraient" l'être dans un roman, qu'ils ne sont jamais décrits et que l'on ne sait pratiquement rien d'eux. Bien sûr, ceci vise à nous faire réfléchir aux attentes que l'on a d'un roman, aux codes que l'on s'attend à trouver, bien confortablement, à chaque fois ; mais Gao Xingjian se défend d'avoir écrit un roman moderniste Occidental, il pense au contraire avoir écrit un roman "profondément chinois".

 Ce procédé fortement étrange, sert en effet à décrire toute une série de scènes sans réelle continuité entre elles - il va sans dire que la trame narrative, s'il y en a, est plus que décousue. Ce sont en quelque sorte des impressions prises sur le vif, des moments qui valent la peine d'être racontés : le dialogue avec un vieillard dans une montagne est sans doute plus intéressant que le récit de l'arrivée dans la cabane de ce vieillard, le chapitre s'ouvre donc directement sur le discours du vieillard. L'ambition est de pouvoir "note[r] pêle mêle tout ce qui est remarquable, sans que personne ne leur ait fixé de standard".

 Ces scènes sont celles d'une Chine traversée par la révolution culturelle, où des millions de gens s'entassent dans des agglomérations modernes tandis qu'à la campagne les charrues sont encore tirées par des boeufs, une Chine dans laquelle tout le monde continue de craindre son voisin et la police, et dans laquelle tout le monde a connu des proches qui se sont fait violenter (au moins) pendant ces années rouges. La pensée confucéenne est encore très ancrée, comme nous le montre le chapitre 37, dans lequel l'auteur présente son mode de vie de vagabond face au poids du jugement de ses ancêtres.

 Si l'ensemble peut paraître assez effrayant au premier abord, le roman révèle au cours de la lecture qu'il ne s'agit en rien d'une fumisterie. Profond, complexe mais gratifiant, et surtout éminemment poétique, La montagne de l'Âme est un livre qui fait voyager, réfléchir et, surtout, rêver.

Citations

Je dois retourner parmi les hommes, retrouver le soleil et la chaleur, la joie, la foule, le tumulte ; quels que soient les tourments qu'ils me font endurer, ils sont le souffle vital de l'humanité.

 Je suis toujours à la recherche du sens, mais finalement, qu'est-ce que le sens ? [...] Et écrire un livre de plus ou de moins, quel sens cela a-t-il ?

 Tant que je peux lire, je suis heureux. On ne commence vraiment à connaître son bonheur qu'en voyant les gens se mêler des affaires des autres.