Franz Kafka : Le Procès

14/01/2018

Dans l'angoisse de l'incertitude

 L'auteur

 Franz Kafka est un écrivain pragois, né en 1883 et mort en 1924. Au travers de ses écrits se manifeste la culture juive de la mitteleuropa, cette zone qui inclut une majeure partie des actuels pays de l'Europe de l'Est, et qui a vu naître certains des esprits les plus brillants du XXè siècle, de Freud à Einstein en passant par Jacobson. Ses trois œuvres principales, La métamorphose (1915), Le Procès (1925) et Le château (1926) ont laissé un tel traumatisme à leurs lecteurs que la réputation de Kafka comme écrivain de l'angoisse et de l'absurde n'est plus à faire.

 Acosmie

 "On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin." Ainsi commence Le procès, et j'irai jusqu'à dire qu'ainsi il pourrait finir. Cette phrase, à elle seule, résume la majorité des éléments que je souhaitais évoquer dans ce commentaire, aussi vais-je me prêter à un petit exercice de style et essayer de dérouler mon argumentaire autour de ces premiers mots.

 Cela n'aura échappé à personne, Le Procès est l'histoire de la condamnation de Joseph K., un trentenaire respectable, titulaire d'un poste honorable à la banque. Un matin, "sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté" ; le reste du roman s'attache à narrer l'évolution de son cas - le "procès", en français comme en allemand, signifie à la fois un cas judiciaire comme un "processus", une action qui dure et n'est pas nécessairement définie dans le temps. A mesure que la narration avance, le sens de l'absurde omniprésent dans l'univers du roman ne fait que se renforcer, et l'on s'enfonce à la suite de Joseph K. dans ses ennuis. Ce qui est magnifique, c'est qu'alors qu'au début l'on pourrait déplorer le manque de réaction ou de révolte de Joseph K, on devient vite persuadés, à notre tour, que s'il est accusé par quelqu'un (on ne saura jamais qui) de quelque chose (on ne saura jamais quoi), c'est qu'il doit être coupable.

Cette absence de révolte est un autre élément important que l'on peut expliquer à partir de la première phrase (voyez, je ne vous avais pas menti). Cette population juive de mitteleuropa, à laquelle appartient Franz Kafka, a toujours vécu dans des ghettos plus ou moins officiels, et a toujours enduré des traitements discriminatoires. Dès l'origine, chacun avait donc conscience d'une sorte de faute originelle qui leur était reprochée - que ce soit un antisémitisme religieux, qui voyait en eux les tueurs du Christ, ou simplement un antisémitisme raciste, qui les refusait pour ce qu'ils étaient. Cela a pour conséquence que Joseph K. n'est pas si surpris de se trouver soudainement accusé, bien que se sachant innocent : une accusation, ça peut venir à tout moment, et pour n'importe quelle raison (quand raison il y a). Hannah Arendt parle d'acosmie pour expliquer cette situation de non-être au monde ; de fait, on pourrait lire Le Procès comme le récit de ce qu'il arrive aux juifs qui cherchent à s'intégrer dans un monde qui ne veut pas d'eux.

 Très rarement les juifs se sont révoltés contre cette situation d'oppression : des siècles durant, ils se sont sortis de leurs ennuis en payant un peu plus leurs persécuteurs ; de même, Joseph K. n'a pas l'idée de se révolter contre toute cette instruction absurde. La scène particulièrement représentative de cet état de conscience est dans le dernier chapitre, alors qu'il contemple le couteau qui doit servir à l'assassiner : "K. savait parfaitement qu'il aurait été de son devoir, alors que le couteau était passé de main en main au-dessus de lui, de s'en emparer et de se l'enfoncer lui-même dans le corps. [Mais] il ne pouvait se résoudre à faire cela : il ne pouvait léser ainsi les autorités de leur devoir". Jamais il n'aura l'idée de se servir du couteau pour attaquer ses ravisseurs, perdu pour perdu ; et ce qui l'en empêche n'est pas la peur ou la conscience qu'il ne pourra gagner cette joute, mais le fait qu'il perturberait ainsi l'ordre établi.

 C'est dans cette même logique de vulnérabilité et d'incapacité de révolte que l'on peut lire la parabole du gardien de la justice, qui interdit à un accusé de franchir la porte qui mène à la justice. L'homme ne passera jamais la porte et apprend, trop tard, qu'il n'avait qu'à ignorer l'interdiction du gardien pour accéder à la justice, qu'à se rebeller pour réaliser qu'il ne se révoltait que contre quelques mots qu'aucune autorité ne supportait.

 Le brio de Kafka dans cette oeuvre, c'est aussi que toute la narration est d'un absurde qui ne déroge jamais à la logique. Tout est logique, affreusement logique, absurdement logique mais logique tout de même. Il est vrai de dire que si Joseph K. est arrêté, c'est que l'on a dû le calomnier ; pourquoi en serait-il autrement ? Et puisqu'il est arrêté, ce n'est pas la peine de se demander tout de suite pourquoi et par qui, il y a plus urgent à régler dans l'immédiat.

Piranesi, Les prisons imaginaires

 Autres éléments

 Bon, j'ai un peu menti, certains éléments importants ne sont pas identifiables dès la première phrase.

 Par exemple, il faut garder à l'esprit, en le lisant, que Le procès est une oeuvre posthume, et qui n'aurait sans doute jamais dû être publiée. Franz Kafka avait laissé des instructions à son ami Max Brod pour que ce dernier brûle tous les papiers de Kafka à sa mort (cela incluait Le Procès, mais aussi Le château) ; heureusement pour tous les commentateurs politiques dont l'analyse se résume chaque jour à déterminer si la situation est orwellienne ou kafkaïenne, Max Brod n'a pas suivi à la lettre les demandes de son ami. Sinon, on mangerait du "orwellien" deux fois par jour.

 J'attire enfin votre attention un moment sur les illustrations ci-dessus, extraites de la série Les prisons imaginaires du graveur italien Piranesi, qui représentent parfaitement l'imaginaire tortueux et oppressant que déploie Kafka. Orson Wells, dans son adaptation cinématographique du Procès, commence d'ailleurs avec une série d'images directement inspirées de ces gravures.

 En ce qui concerne ma lecture du Procès, il s'agit d'un livre qui m'a transporté comme peu l'ont fait ces derniers temps, qui m'a fait ressentir une angoisse semblable à celle de La nausée, et m'a fait visiter un univers onirique qui n'était pas sans me rappeler celui du Palais des rêves.

 J'ai aussi vu dans ce roman l'incompréhension d'un intellectuel face au monde bureaucrate qui se développait à grande vitesse à l'époque, un thème que Kafka développera plus profondément dans Le château mais qui apparaît déjà dans Le procès.

 Le Procès est un classique de la littérature. Vous serez peut être intéressé.e par cette série d'articles sur la littérature classique !

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