Ferenc Karinthy : Épépé

21/05/2016

L'auteur et l'oeuvre

 Ferenc Karinthy est un écrivain hongrois né en 1921 et mort en 1992. Il est le fils de Frigyes Karinthy, célèbre journaliste et écrivain hongrois. Ferenc est linguiste de formation, ce qui explique probablement son inspiration pour le roman Épépé (1970).

 Épépé est un roman qui place Budaï, un brillant linguiste et étymologiste hongrois, dans une situation parfaitement kafkaïenne : après avoir embarqué pour Helsinki, il arrive dans une ville dont il ne connait ni le nom, ni la location, aux rues grouillantes de peuple et, surtout, où personne ne comprend sa langue - ni aucune autre de la quinzaine de langues, vivantes ou mortes, qu'il maîtrise.

Résumé et analyse

 L'essentiel du roman se concentre sur les tentatives de Budaï d'établir le contact avec quelqu'un, qui sont toutes marquées par un échec décourageant. Malgré l'impressionnant panel de langues maîtrisées par le linguiste, pas un seul des passants de cette ville austère et hostile ne semble comprendre un traître mot de ce qu'il dit. Et réciproquement : Budaï ne trouve aucune ressemblance linguistique avec un langage qu'il connait, que ce soit dans l'écriture ou la prononciation.

 Le temps passe, l'argent de Budaï fond ; il en vient à être obligé de porter des charges au marché pour pouvoir survivre, tombe dans la décadence d'une ville froide et impersonnelle dans laquelle personne ne sera prêt à lui tendre la main. Pourtant, un jour, il croise quelqu'un qui lit un journal hongrois et parle hongrois ! Malheureusement pour lui, cet inconnu est importé dans une direction par la foule, et lui dans l'autre ; il ne le retrouvera jamais.

 La ville dans laquelle il échoue est probablement la représentation des mégapoles austères, grouillant d'une foule occupée qui n'a pas le temps de s'occuper d'un étranger confus ; on peut aisément voir à travers ce motif une critique des villes modernes où l'on a parfois l'impression d'avoir perdu le sens de la vie, animées d'une excitation frénétique et sans objet.

 L'une des seules personnes qui voudra établir un contact avec Budaï est la liftière de son hôtel, dont Budaï ne parvient pas à comprendre le nom : bébé, pépé, épépé ? D'une manière très amusante et très intéressante, Karinthy l'appelle à chaque fois par un prénom différent, ce qui augmente encore la confusion de l'histoire.

Points positifs

 La ville est clairement oppressante, et la situation de Budaï semble parfaitement desespérée : l'argument a clairement de quoi retenir l'attention du lecteur et est tout à fait original. L'histoire, en elle-même, est une belle trouvaille.

Points négatifs

 Deux choses à critiquer à propos de ce roman.

 Dans un premier temps, le rythme narratif, qui va assez vite sur certains aspects (l'arrivée dans la ville se fait presque dès la première page, cela aurait gagné à être un peu plus développé) et a une fâcheuse tendance à revenir sur des réflexions déjà écrites.

 Ensuite, la fin - que je ne révèlerai pas, ne vous en faites pas - laisse le lecteur complètement frustré : on aurait voulu comprendre, savoir pourquoi et comment Budaï était arrivé là, et où il était exactement, mais, à toutes ces questions, nous n'aurons aucune réponse.

Citations

 Tant qu'il n'arrivera pas à vaincre sa modestie pusillanime, sa crainte d'importuner, il n'arrivera jamais à partir d'ici, ni même à donner de ses nouvelles afin que quelqu'un puisse lui porter secours. Il doit livrer combat contre lui-même, il n'y a pas d'autre issue.

 Toute sa vie Budaï a habité des villes, c'est pour lui l'unique cadre supportable de l'existence, du travail, de ses habitudes, de ses loisirs, les grandes métropoles du monde l'ont toujours attiré. Bien que les dimensions, ici, lui fassent horreur et constituent pratiquement une prison pour lui, il ne peut pas nier l'immense beauté de cette ville. De là, d'en haut, il peut presque dire qu'il l'aime.

 Sur le plan matériel il doit faire des choix: ou il économise pour du linge, ou il boit, or en toute sobriété et après réflexion, il opte pour la boisson car sans alcool son existence est carrément insupportable.