Eugène Ionesco : Rhinocéros

12/11/2015

Présentation et résumé

 Eugène Ionesco (1909-1994) est un dramaturge et écrivain né en Roumanie, qui a voyagé entre la Roumanie et la France tout au long de sa vie. Il est un représentant important du théâtre de l'absurde et a écrit, entre autres, La cantatrice chauve (1950), Le roi se meurt (1962) ou encore Rhinocéros (1959).

 Rhinocéros est une pièce de théâtre en trois actes, totalisant quatre tableaux, écrite en prose. C'est une pièce emblématique du théâtre absurde, dans laquelle une ville est gagnée par une crise de ''rhinocérite'', une affliction qui transforme les habitants en rhinocéros. Elle est décrite par Ionesco lui-même comme une dénonciation de la montée du totalitarisme et de la soumission à l'autorité.

Analyse

 La pièce s'organise autour d'un personnage principal, Béranger, dans lequel on peut voir une auto-présentation de Ionesco. Il apparaît au début comme un homme négligé, mal habillé, qui sort d'un week-end de beuverie, et notre affection se porte alors plutôt sur Jean qui, lui, est un homme sérieux ; on comprend rapidement cependant que Bérenger est bien plus ancré dans ce monde que son ami, que scandalise le passage d'un rhinocéros dans la ville (qui, notons-le, fait une victime dès sa deuxième apparition, même s'il ne s'agit que du chat d'une ménagère).

 Les apparitions de rhinocéros deviennent de plus en plus fréquentes, et on comprend rapidement qu'il s'agit de personnes de la ville qui se transforment. Les personnages, présentés dans le premier acte, sont de plus en plus rares, au fur et à mesure qu'ils se transforment en rhinocéros, du plus méprisable au plus respectable (Botard, qui est un ancien professeur à la retraite qui pense détenir la vérité, et qui est 'un homme bien').

 Finalement ne restent que Bérenger et Daisy, sa collègue pour qui il éprouve un amour certain. En quelques minutes, [ils vivent] vingt-cinq années de mariage, comme le dit Béranger, et Daisy s'en va, le laissant seul en scène, pour conclure sur une tirade qui nous interroge sur ce qu'est l'humanité, et le combat qu'il faut mener pour la garder.

 Comme toujours dans le théâtre de Ionesco, les didascalies d'une incroyable précision nous permettent de nous représenter le décor imaginé par le dramaturge au mieux. La pièce est également très bien menée, avec un certain nombre de passages où deux discussions sont menées en parallèle, se faisant une sorte d'écho sans pour autant se répéter.

 Rhinocéros aborde de nombreux thèmes, certains plus sérieux que d'autres.

 Ainsi, Ionesco se moque sans méchanceté des logiciens et des gens obsédés par la raison comme le Logicien, qui s'échine à tout expliquer à partir de sophismes et en vient à la conclusion que si deux chats cumulent à eux deux si pattes, l'un d'eux peut en avoir six et l'autre aucune. On remarquera toutefois que c'est le seul qui est capable de replacer le débat à sa place : alors que tout le monde se déchire pour déterminer qui, des rhinocéros africains ou asiatiques, a une ou deux cornes, c'est lui qui nous rappelle que tout le sujet était simplement de savoir s'il y avait un ou deux rhinocéros.

 A travers la lente transformation de Jean, qui se présentait comme quelqu'un de parfaitement respectable, élégant et cultivé, en rhinocéros - qu'il ait une ou deux cornes nous importe alors peu -, Ionesco nous montre que personne n'est à l'abri de cette épidémie. Pour ce que nous en savons, la quasi-totalité de la ville finit touchée ; Béranger lui-même ne résiste finalement que parce qu'il n'arrive pas à imiter ces rhinocéros qu'il se prend à admirer.

 Ionesco, à travers la métamorphose en rhinocéros, dénonce la montée des totalitarismes et notamment le nazisme qu'il a vu prendre de l'ampleur et qui a touché beaucoup de ses amis. En abordant le thème avec légèreté dans le cadre d'une pièce absurde, il nous permet d'avoir une réflexion à propos de la soumission au pouvoir qui aborde la question d'un angle différent, d'une manière qui n'est pas moralisatrice.

 Au travers du monologue final, on voit comment un personnage - abandonné de ses amis et de sa bien aimée, entouré de rhinocéros - peut être tenté de suivre le groupe qui, en supériorité numérique, semble avoir raison ; mais, plus que tout, on voit comment il parvient à refuser cet endoctrinement : Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout !


 Rhinocéros est indéniablement une pièce d'une très grande qualité, tant dans sa construction que dans la vivacité des dialogues ; elle aborde des questions très graves avec, non pas légèreté, mais absurdité ; l'action est vive et la réflexion intense. Une pièce agréable à lire, qui présente la montée du nazisme avec beaucoup plus de légèreté que Camus dans La peste - ce qui, d'ailleurs, peut plaire ou non au lecteur -, et plus d'intelligence que dans La résistable ascension d'Arturo Ui de Brecht.  

Citations

Ne jugez pas les autres, si vous ne voulez pas être jugé.

Ce sont les rhinocéros qui sont anarchiques, puisqu'ils sont en minorité.

 La vie est une lutte, ça serait lâche de ne pas combattre.