Entretien - Eva Kopp : "L'important ce n'est pas ce qui est dit mais ce que l'on doit comprendre"

29/01/2019

Discussion avec l'auteure de "L'enfant du tsunami"

Eva Kopp est une auteure française. Elle a publié L'enfant du tsunami, un roman dans lequel elle relate le lendemain de la catastrophe de Fukushima. Vous trouverez ici la critique de son roman

Vous exercez plusieurs activités en même temps. Lesquelles ?

Je suis animatrice de radio. Durant quelques années, j'ai travaillé pour France Bleu Toulouse, aujourd'hui je travaille pour A2PRL, une agence de presse audio qui fournit chroniques et flashs à de nombreuses radios. Je suis une créative, peu importe le support, que cela concerne la cuisine ou le dessin, même si c'est l'écriture qui m'intéresse le plus. J'ai aussi été infographiste, et j'ai notamment eu la chance d'illustrer quelques livres jeunesse.

Quelle est chez vous l'influence du Japon ?

Bébé des années 80, j'ai baigné dans le club Dorothée et j'ai connu le Japon par les mangas. De là me vient une grande partie de mon imaginaire visuel et l'idée que j'ai de la romance ; j'ai également lu des livres de sociologues sur le pays.

Par ailleurs, la veille du tsunami, j'ai rêvé d'une vague qui me tombait dessus. Lorsque j'ai vu, le lendemain, la catastrophe qui a dévasté le Japon, j'ai bien entendu été bouleversée. Toutefois, je n'irais pas jusqu'à dire que j'avais fait un rêve prémonitoire. Peut-être mon inconscient voulait -il simplement m'indiquer que j'étais submergée sur certains plans ?

Je me console en me disant que pour écrire un bon polar, il n'est pas nécessaire d'avoir tué son voisin.

Vouliez-vous sensibiliser vos lecteurs à la situation au Japon ?

Je ne dirais pas "sensibiliser". Je ne suis pas là pour donner des leçons de morale ; en revanche, j'essaie d'être factuelle, et de donner des éléments qui, peut-être, les orienteront vers ma pensée. J'avais l'impression de voir des amis souffrir à l'autre bout du monde - même si ce sont des gens que je ne connais pas - et j'avais envie d'apporter une touche d'espoir.

Quels ont été les préparatifs nécessaires à l'écriture du roman ?

J'ai rencontré beaucoup de Japonais, mais je ne suis pas allée au Japon - j'ai utilisé Google Street View, des photos et des vidéos. Ma grande angoisse a été ma légitimité à parler d'un pays où je ne suis jamais allée. J'avais prévu d'y aller mais je suis tombée enceinte l'année où c'était prévu. Mais je me console en me disant que pour écrire un bon polar, il n'est pas nécessaire d'avoir tué son voisin. Certaines personnes, qui ont lu le livre et qui vivent au Japon, ne s'en sont d'ailleurs pas aperçues.

Jules Verne faisait pareil, après tout.

C'est vrai, mais on touche ici à un sujet sensible. Des gens sont réellement morts. Ce n'est pas de la fiction. Je l'ai fait relire par des japonais parce que je ne voulais pas les trahir. J'étais bouleversée, de manière irraisonnée et irraisonnable, par ces événements. C'est à l'autre bout du monde, je n'y suis jamais allée, et pourtant cela m'a bouleversée.

J'ai élaboré l'architecture du roman post-it par post-it. 

Vous êtes-vous dit dès les jours qui suivaient le tsunami que vous alliez écrire dessus ?

Il me semble que j'ai pris le stylo deux jours après parce que j'avais besoin de mettre par écrit pour me vider la tête - c'était de l'écriture cathartique. Je suivais le blog d'un français qui vivait au Japon. Une architecture s'est rapidement dessinée, d'abord de nouvelle et ensuite de roman.

C'est donc une construction sur le fil ? Vous n'aviez pas prévu d'écrire un roman choral ?

C'était long et laborieux : il m'a fallu cinq années d'écriture, là où je pensais que tout serait fini en trois mois. Peut-être que j'étais trop ambitieuse, comme le sont souvent les auteurs pour leur premier roman : je voulais mettre trop de choses à la fois.

J'ai une formation de scénariste, ce qui m'a permis d'utiliser des techniques d'écriture particulières. C'est pour cela, par exemple, que c'est un roman court. Comme il y a beaucoup de personnages avec des sonorités auxquelles nous, Européens, ne sommes pas habitués , que l'action a lieu dans un pays dont on ne connaît pas les modes culturels , il ne faut pas que le lecteur se perde. Dans ces cas-là, on prend une grande nappe en papier, on tire une ligne du temps, et on se sert de post-its de couleur qui correspondent aux personnages, on note les piliers du temps, les éléments modificateurs, le climax - le moment où l'action atteint un point de non-retour. J'ai élaboré l'architecture du roman post-it par post-it.

Après avoir fini la première version de L'enfant du tsunami, je l'ai laissé de côté pendant six mois. Lorsque je l'ai repris, j'ai "tué" la moitié de mes personnages et j'ai énormément simplifié, pour le rendre plus cohérent et plus lisible.

On remarque un vrai travail stylistique, avec beaucoup de figures de rhétorique, d'exercices de style. Quelles sont vos références en terme de style ?

Haruki Murakami, son univers et sa plume, mais aussi Bernard Werber pour sa manière d'ancrer systématiquement son récit dans la réalité pour s'en éloigner progressivement

J'assume à moitié l'influence de Werber. C'est un grand conteur. Stylistiquement, je n'aime pas son travail et j'ai parfois un peu de mal avec ses personnages féminins et sa narration des romances. J'apprécie le fait qu'il ancre son récit dans la réalité pour s'en éloigner progressivement. Ses romans sont toujours très documentés si bien que j'ai la sensation d'apprendre en le lisant. Ses romans déclenchent systématiquement des rouages invisibles en moi. D'ailleurs, vous noterez que l'un des personnages de L'enfant du tsunami porte son nom de famille.

J'ai eu l'occasion de rencontrer Bernard Werber dans le cadre du travail, et aussi par le biais d'un concours qui m'a donné le droit de boire un thé avec lui ; il était charmant. Je lui suis reconnaissante de m'avoir donné des conseils d'écriture opportuns.

Par exemple ?

Le titre. C'est lui qui m'a fait le changer le titre, qui m'a dit que d'en lisant le titre du roman on devait tout de suite comprendre le sujet, et si possible parler du héros.

En ce qui concerne la relation au réel, l'influence est celle de Murakami ?

Exactement. Je suis amoureuse de Murakami, en particulier de Chronique de l'oiseau à ressort. Mais je n'ai pas apprécié tous ses livres. Je trouve qu'il bégaie beaucoup dans ses derniers romans, je le lis toujours avec plaisir mais je n'ai pas l'impression qu'il se réinvente ou qu'il prenne trop de risques. Et je n'ai pas compris que l'on ait pensé à lui pour le prix Nobel de littérature pour la trilogie 1Q84, qui est, selon moi, sa moins bonne oeuvre.

J'ai également découvert Aki Shimazaki. Elle réussit la prouesse d'être japonaise et d'écrire directement en français. Elle développe un univers : on retrouve des personnages d'un roman à l'autre. Et même si on pourrait avoir l'impression que c'est une écriture simple, chaque mot est pesé. Chez elle, l'important c'est ce qui n'est pas dit mais ce que l'on doit comprendre à travers - c'est ce qui m'intéresse en général dans l'écriture.

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