Entretien - Alain Damasio : "Le problème de la lutte anticapitaliste c'est qu'elle n'arrive pas à générer du désir"

05/07/2019

Photo © Cyrille Choupas

 Il y a quelques années, Alain Damasio était encore un écrivain assez peu connu, dont les écrits circulaient au sein d'un cénacle d'initiés, séduisant d'un côté les fans de science-fiction pure souche fascinés par La Horde du Contrevent (La Volte, 2004), et de l'autre les militants de gauche dure qui y voyaient (enfin) un auteur tenant un discours critique sur la société technocapitaliste, comme dans La zone du dehors (La Volte, 1999). 

Son dernier roman, Les Furtifs (La Volte, 2019), se classe parmi le top des ventes depuis sa sortie, confirmant ce que l'on pressentait : en quelques années, Alain Damasio est devenu une figure incontournable de la scène littéraire française de l'imaginaire. Entretien en trois actes, avec éclats de voix.

De Marseille à Moustier, genèse minérale du texte

  • Une grande partie des Furtifs se déroule à Marseille, qui est ta ville d'adoption. Pourquoi Marseille ?

Je suis Lyonnais d'origine, puis je suis parti faire mes études à Paris, après quoi je suis allé en Corse et dans le Vercors. Quand j'ai trouvé une copine, qui était une banlieusarde assez urbaine, j'ai pensé que je n'avais pas envie que mes enfants soient éduqués en ville : Marseille était le compromis, avec à la fois l'espace naturel et la ville. Là où nous habitons, nous sommes collés aux calanques.

  • Comment est-ce que ça a été une source d'inspiration ?

J'ai écrit presque tout le bouquin en Provence. Pour écrire, il me faut de l'isolement : je pars généralement 5 jours ou une semaine. Ces deux dernières années, j'ai fait entre 25 et 30 semaines d'isolement, souvent dans le Sud-Est, du côté de la Provence : vers Cassis, dans le Verdon (à Moustiers-Sainte-Marie et autour), à La Palud-sur-Verdon. Tous les passages qui se déroulent dans le Verdon sont donc inspirés de choses vécues.

  • Comment ressens-tu ce paysage particulier, très granitique, qui est celui que l'on retrouve aussi dans La Horde ?

J'ai l'habitude des biotopes calcaires, que ce soit dans les Calanques, le Vercors ou le Verdon. Il y a toujours le même type de végétation : le buis, le romarin, la ciste, la myrte, le pistachier et le thym. C'est devenu presque ma végétation native, avec ces tranches blanches, ces chemins qui mettent les chevilles à rude épreuve, et ces ravins secs parce que l'eau perfore le calcaire.

C'est un mélange minéral-végétal que j'aime bien. Ce qui me manque, parfois, c'est l'eau : il n'y a pas de rivière, ce qui donne un côté âpre, parfois. Et ça manque de feuillus ! Il y a du pin, du pin et encore du pin. Dans le Vercors, il y avait des hêtres, des charmes, ce genre de choses.

  •  Tu as une perception très fine de ce qui t'entoure. Est-ce que ça explique ton intérêt pour Baptiste Morizot, philosophe du vivant et pisteur ?
Pour être vraiment sincère, tu écris sur les choses qui te posent problème, sur les enjeux que tu n’arrives pas à résoudre. C’est là que l’écriture est bonne et valable : l’enjeu te traverse vraiment, tu n’en as pas fini avec, tu es noué dedans. C’est là que tu vas dire des choses intéressantes.

Je fais beaucoup de randos à vélo et à pied, j'écris le matin, et l'après-midi je pars plusieurs heures. Cet été, je suis monté dans les Écrins, j'ai fait du dénivelé, et ça me fait du bien : je me vide physiquement mais je gagne de l'énergie.
Mais depuis plusieurs années, j'avais le sentiment de n'être rien d'autre qu'un bourrin qui ne voit pas grand chose. J'avais ce mode de randonnée que Baptiste Morizot appelle des randonnées panoramiques, où tu vas chercher des points de vue, et où t'es dans une démarche très optique. C'est un peu le psychisme ascensionnel de Nietzsche : tu aimes monter en haut de la montagne, et puis regarder en dessous tout ce qui s'étend. Mais en dehors de ça, j'avais l'impression d'évoluer dans un espace-décor.

Je me sentais le produit de la coupure Homme-nature liée à la modernité. Les gens avaient un rapport vernaculaire très fort à la nature - ils cultivaient eux-même, ils savaient que l'arrivée d'une espèce d'animaux annonçait le printemps, ils savaient quel arbre ferait un arc ou un fût.

On a transformé la nature en panorama. D'ailleurs, les parcs naturels renforcent cette notion de "nature sanctuaire" que critique Morizot, en disant : soit tu sanctuarises la nature, soit tu en fais une ressource que tu pilles ; ce sont finalement les deux faces d'une même médaille. Ça veut dire qu'on n'est pas corrélés au vivant, qu'on considère que le vivant n'est pas en nous. C'est ce que veut dire le mot "environnement" en allemand : umwelt, le monde autour, qui place l'Homme au coeur de tout et le reste n'est qu'un vague décor.

  • Un de tes axes de travail est la perception des rapports humains. Les furtifs ne peuvent être perçus que sans l'intermédiaire d'appareils technologiques, sans médiation. Est-il nécessaire d'avoir des rapports qui ne filtrent pas par la technologie ?

Je crois qu'une qualité des artistes est d'avoir une certaine capacité de mimésis : on est capable de voir le monde à travers le regard de l'autre, de l'écouter à travers lui. Je pense qu'on a des capacités, comme les comédiens, à entrer dans le personnage. Si on les écrit, c'est parce qu'on en a une perception intime.

C'est en regardant Baptiste Morizot observer les traces de loup, se pencher, toujours au sol, que j'ai compris. Cette empathie viscérale est nécessaire pour bâtir des personnages, les tenir et les porter.

Comme je n'ai pas de smartphone, je passe beaucoup de temps à regarder les gens et la manière dont ils interagissent. J'ai passé tout mon trajet ce matin à écouter trois cadres supérieurs qui discutaient, des mecs qui comprennent comment fonctionne le système libéral, et qui avaient cette fluidité de ceux qui sont bien dans un monde et qui en comprennent les règles. En les écoutant, j'ai épongé un certain style, une énergie, des affects, et je pourrai les intégrer dans un prochain roman si besoin. Si j'avais un smartphone, je passerai mon temps dessus. Quand je suis chez moi, je suis sans arrêt sur internet. C'est aussi parce que tu es conscient de tes aliénations que tu peux les refuser.

Raconter la société de surveillance

  • Ça fait 15 ans que tu as eu l'idée des furtifs. Le contexte a énormément changé entre temps. Comment est-ce que les furtifs eux-même ont évolué par rapport à la situation ?

En 2004, on était au tout début de ce coup de génie qu'ont eu les GAFAs, qui est de prélever les traces individuelles des gens pour faire que chacun produise leur richesse simplement en étant sur le réseau. Quand je finis le livre en 2019, je suis quasiment dans le présent. Et au fond, j'en suis très content : j'avais l'ambition d'écrire un livre sur l'époque.

Cette époque est tellement compliquée, je vois les gamins qui galèrent à trouver un sens à ce qu'il se passe, que je voulais articuler la sociologie, la philosophie, l'anthropologie, et donner vision, même si elle est orientée...

C'est là que la science-fiction est très précieuse : elle crée un décollement du réel, en poussant le présent de quelques années, et tout d'un coup les gens ont l'impression de voir la société dans une glace.

  • Qu'est-ce qui caractériserait l'époque aujourd'hui, si tu devais écrire un prochain livre ? Les gilets jaunes ?

Non : les gilets jaunes sont intéressants parce que c'est toute une catégorie qui n'avait jamais vraiment émergé - la première catégorie intégrée, qui est SMICarde et qui galère parce que toutes les lois sont faites pour les grosses entreprises -, qui tout d'un coup prend conscience de l'injustice qu'elle subit et réclame de la dignité. Je pense que ça potentialise quelque chose, mais ce n'est qu'un moment.

Je crois que le renouvellement va venir de l'écologie, mais par les jeunes. Je pense que c'est cette nouvelle génération, biberonnée à l'effondrement, est consciente qu'on ne pourra pas continuer comme ça, et qui éprouve aussi ce besoin de renouer avec la nature et avec le vivant.

C’est aussi parce que le problème qu’on a dans la lutte anticapitaliste, c’est qu’on n’arrive pas à générer du désir. Le capitalisme fonctionnant lui-même sur le désir, même s’il dégrade le désir en besoin, fonctionne sur certaines modalités de désir. C’est très difficile d’opposer des champs de désir équivalents et de même niveau que le capitalisme.

Un exemple que j'aime beaucoup : Si j'ai une fille de onze ans, je peux lui répéter que McDo c'est de la malbouffe et que le capitalisme c'est mal, mais j'échoue mon éducation si je n'arrive pas à lui donner envie d'aller dans le petit restau bio du quartier.

Tout le courant anticapitaliste est prisonnier du fait d'être arc-bouté sur le négatif et l'envers. Les vrais champs de désir sont portés par le renouement avec le vivant, avec les animaux, avec les plantes, aller s'installer dans des zones où chacun fait son potager. Cela a été perdu depuis deux ou trois siècles, donc ça apparaît comme complètement nouveau.

J'étais étonné dans la ZAD : je me suis dit que ce qu'on était en train d'y faire, c'était simplement renouer avec des pratiques qui étaient là il y a un siècle et demie. Tu retrouves la filière bois de l'arbre à la poutre, tu réapprends à scier pour faire ton potager, tu refais les communs sur le ramassage du petit bois : tout ça existait avant !

Pour nous, tisser le lien s'assimile à de la reconquête, parce qu'on est nés dans l'individualisme le plus féroce. À l'époque, c'était l'inverse ! D'ailleurs, ça a aussi ses effets pervers.

  • Dans le sens où il suffit de faire quelque chose une fois pour que tout le village le sache ?

J'ai vécu dans le Vercors dans un village de sept-cent personnes pendant quatre ans. Je n'ai jamais fait autant de lien. Très vite, tu connais la moitié du village : tu croises tout le monde tout le temps. Et bientôt, tu fais gaffe à ce que tu fais, parce que tout se sait très vite. Ce n'est pas plus mal, tu es obligé de te comporter de manière éthique, parce que ça te retombe vite dessus sinon. Mais au bout de quatre ans, je dois dire que j'en avais aussi plein le dos.

  • Dans Les Furtifs, tout se passe bien entre les militants. Est-ce que dans la réalité, ça n'a pas vite tendance à tourner au vinaigre ?

C'est un choix. Certaines critiques négatives des Furtifs pointent que c'est assez manichéen, et ils ont raison : j'ai choisi de ne pas montrer que oui, c'est aussi la merde. La ZAD c'est aussi complexe, il y a 70 lieux de vie, au moins 7 ou 8 sphères sociopolitiques différentes, c'est un lieu dur où l'accueil est assez âpre, mais ce n'est pas ce que j'avais envie de montrer. Je voulais montrer quelque chose de désirable. On m'a fait remarquer que les zadistes sont tous beaux, sont tous stylés, c'est too much - bien sûr ! Mais je trouve qu'on a tellement peu de choses qui empuissantent le désir que j'assume le côté légèrement manichéen du truc.

  • Tu as acquis, ces 10 dernières années, une notoriété exponentielle. Est-ce que ça change ta manière d'écrire ?

 Le problème que j'aurai, ce sera vraiment le prochain livre. Je ne me suis pas rendu compte du tout, de la popularité qui montait. Je voyais que les ventes de la Horde continuaient d'être très fortes, mais quand j'ai écrit Les Furtifs, je n'étais pas vraiment conscient de l'attente : comme je n'étais pas sur Twitter, je ne pouvais pas la ressentir. Honnêtement, ça n'a pas impacté l'écriture des Furtifs. Mais depuis qu'il est sorti, je vois l'espèce de tsunami : partout où je vais c'est plein, c'en est presque flippant. 

En lutte pour un avenir désirable

  • Ne serait-ce pas parce que tu portes ce futur désirable dont le public aurait besoin ?

Il y a un côté positif, qui est qu'on voit une vraie envie de transformer le monde. Le côté négatif, c'est qu'il y a trop peu de gens qui font ça. Si j'étais dans les années 70, il y aurait 25 écrivains qui écriraient ce que j'écris, qui porteraient ces imaginaires et ces envies.

Ces thèmes sont portés par l'essai ou la sociologie, avec l'effondrement, les philosophes du vivant, Lordon... Mais, en fiction, il n'y a pas beaucoup d'auteurs qui viennent porter et mettre en récit ce type d'imaginaires. Ma chance c'est que je récupère toute l'attente, et sur un mode plus assimilable que Lordon ou Deleuze. 

Je pourrais croire que je fais des livres géniaux, mais non : je pense qu'on est assez lucide sur ce qu'on fait.

  • Ce désir d'ailleurs veut-il dire qu'il est temps de mener à bien ton projet d'acheter 200 hectares de terre pour en faire une gigantesque ZAD ?

Ce qui me fait rêver vraiment rêver en ce moment, c'est de monter une ZAG, oui. Je vois les chiffres de vente qui augmentent... Si on arrive à 100 000 exemplaires, on pourrait se dire : j'ai assez de ronds pour acheter 200 hectares et démarrer une ZAG. Il pourrait y avoir une réserve de vie sauvage, comme ce que fait Baptiste Morizot sur 500 hectares dans le Vercors, mais une autre pour accueillir les migrants, ou tout simplement des gens, sans avoir à lutter contre l'armée et les flics à cause du droit de propriété. Bien sûr, il faut une insertion locale pour construire, et tant mieux. C'est toujours l'enjeu des liens : si tu viens sur une zone, il faut que tu tisses, avec la mairie, les gens, l'agriculture locale, un certain nombre de liens.

  • Ce n'est pas Sim City !

C'est ça : ce n'est pas Sim City de la ZAD.

Il faut justement que ce soit plural, et que progressivement il y ait des modes qui émergent. Là, je pense qu'il y aurait un monde fou qui viendrait : il y a tellement de gens qui en ont ras-le-bol de ce monde...

J'ai vraiment essayé de poser certains types de luttes ou de mouvements - les proferrants, la traverse, la céleste, les anarchitectes, les modes de lutte avec les lampes... Je ne voulais pas poser des utopies dans Les Furtifs, mais je pense plutôt qu'il faut maintenant faire des ateliers de créativité sur les modes de lutte et sur des organisations différentes, avec des auteurs de SF et des créatifs. Il faudrait passer quelques jours pour réfléchir à ça : si on prend la forme de la manifestation, comment on peut la re-déployer, la changer ? C'est aux artistes de se montrer créatifs.

  • Les manifestations aujourd'hui sont d'essence médiatique : on se met à un endroit pour qu'on parle de nous, pour exercer une pression indirecte. Comment réinventer la lutte pour que ce ne soit plus une manifestation symbolique ?

C'est une vraie question. Quand tu fais la manif, tu ne changes absolument rien. Le seul aspect concret c'est quand tu casses les vitrines parce que ça embête les assureurs et les politiques, mais il n'y a pas que le mode destructif : je n'ai rien contre ça, mais qu'est-ce que tu construis ?

La forme de manifestation est la plus utilisée parce que c’est le seul moyen de réunir plein de gens qui ne sont pas parlés pour faire la même chose. Il faut trouver des actions collectives qui demandent très peu de préparations, que les gens comprennent très vite, et ce n’est pas si simple.

Il faudrait créer des petits groupes commandos, un peu comme fait Greenpeace : ils sont souvent 40 autour d'une action où 8 personnes participent en fin de compte.

  • Si tu avais été journaliste, comment est-ce que tu aurais couvert la crise des gilets jaunes ?

J'aurais fait des monographies. J'aurais pris un gilet jaune, et j'aurais raconté sa semaine : comment je vis, qu'est-ce que je fais, quel est mon niveau de vie, pour comprendre sa situation personnelle.

Ce que j'ai lu de plus intéressant sur les gilets jaunes, c'étaient des travaux de sociologues : Michalis Lianos, par exemple. La couverture des manifs, ce n'était pas très intéressant, à part quand on parlait vraiment du côté tactique de la stratégie policiaire.

Si j'avais vraiment eu le temps, j'aurais suivi quelqu'un tout au long de sa conscientisation sur 26 semaines pour voir comment la lutte l'a modifié. Les gens ont un processus de conscientisation, beaucoup étaient au départ vaguement FN par paresse, et à la fin ont viré complètement à gauche.

Retrouvez la critique de La Horde du Contrevent, du roman Les Furtifs et du recueil de nouvelles Aucun souvenir assez solide !

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