Emmanuel Carrère : Le Royaume

05/03/2015

Note : Vous lisez une fiche relativement ancienne, elle sera probablement moins riche que les critiques les plus récentes ! 

Présentation et résumé

Emmanuel Carrère connaît aujourd'hui un grand succès ; son dernier livre, Le Royaume (2014), a reçu de nombreux prix et beaucoup se sont étonnés de ne pas le voir sélectionné pour le prix Goncourt. Volumineux ouvrage, Le Royaume est un récit traitant des rapports d'Emmanuel Carrère avec le Nouveau Testament, s'intéressant d'une manière générale à l'histoire immédiatement après Jésus et principalement inspirée de l'Evangile selon saint Luc.

 Emmanuel Carrère a été croyant, à un certain moment de sa vie ; durant trois ans, pour être précis. Une période d'intense ferveur religieuse, qu'il renie aujourd'hui assez ouvertement, mais qu'il ne cherche pas à dissimuler ; c'est en effet grâce à cet épisode qu'il peut revenir, près de vingt ans plus tard, en agnostique convaincu, sur les '' chemins du nouveau Testament '', comme il le dit lui-même, non pas en romancier ou en historien mais plutôt en enquêteur.

Analyse

« J'étais en train d'achever ce livre et j'en étais, ma foi, plutôt content. Je me disais : j'ai appris beaucoup de choses en l'écrivant, celui qui lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. »

 Telle est donc la mission avouée d'Emmanuel Carrère au travers de son ouvrage : apprendre et faire apprendre, réfléchir et faire réfléchir. Et, indubitablement, sous cet aspect, le livre répond parfaitement aux exigences de son auteur.

 Retracer l'histoire telle qu'elle a réellement été il y a deux mille ans, d'après le témoignage plus ou moins fiable de textes dans des langues que l'on ne maîtrise que partiellement, qui ont certainement elles-aussi connu des dialectes et des argots différents, est une tâche ardue ; un bon historien, un bon enquêteur, doit donc recouper ses sources, et c'est ce que fait Emmanuel Carrère tout au long de son ouvrage, ne cessant de remarquer les différences entre chacune des versions des évangiles qu'il étudie et s'appuyant sur de nombreuses citations de grands auteurs (voir plus bas).

 Celle sur laquelle il se base principalement est l'Evangile selon saint Luc, disciple de Paul qui, s'il n'était pas un des plus fervents adeptes de la doctrine de Jésus, a pourtant été un des contributeurs majeurs de la fondation de l'Eglise chrétienne.

 Le Royaume retrace donc la route de Paul, de Luc, leurs rencontres avec tous ces personnages que la plupart d'entre nous ne connaît que de nom, et nous permet de nous familiariser avec cet univers ; on en apprend beaucoup sur l'antiquité à cette période, sur l'organisation de l'Empire romain - où, par exemple, sont parfaitement tolérées les religions annexes tant qu'elles ne se présentent pas comme un trouble pour l'ordre public. On découvre certaines paroles de Jésus Christ, celles qu'un savant recoupement permet de considérer comme étant réellement sorties de sa bouche et non pas réinterprétées, remaniées et revendues par des auteurs postérieurs.

 Tout cet enseignement se fait dans un style fluide, propre à Emmanuel Carrère : formules pompeuses et discours alambiqués sont laissés de côté pour favoriser une prose naturelle, qui se lit agréablement et se révèle au final très efficace.

 Pourtant, ce livre m'a personnellement laissé sur ma faim. Ce que je recherchais à travers lui, sans doute, c'était le point de vue d'Emmanuel Carrère à propos de la religion ; des explications à propos de cette conversion temporaire, une analyse intérieure et des développements philosophiques appropriés qui s'ensuivent. Ce n'était pas explicitement ce qui était annoncé et pourtant, cela me semblait une évidence : comment un agnostique ayant une forte propension à parler de lui-même tel qu'Emmanuel Carrère, pouvait traiter d'un sujet comme le Nouveau Testament sans mêler à cela des réflexions personnelles propres à sa démarche ?

 Ces réflexions sont présentes, cependant ; Le Royaume n'est pas un simple résumé de la vie de Luc, bien au contraire. Toutefois, on ne voit de questionnements qu'en marge de l'histoire, agrémentant occasionnellement le récit ; ce que j'attendais comme l'élément central du livre n'est finalement qu'une annexe, tempérée et rapidement oubliée.

 Le Royaume est un livre intéressant, cultivant autant par rapport à la culture biblique que par rapport à la démarche d'investigation qui est celle de ceux qui se penchent sur l'histoire antique, mais n'est malheureusement pas un essai dans lequel l'auteur développe les raisons de sa conversion et, surtout, celles de son retour à l'agnosticisme.

Citations

Cette banlieue de la vie qu'est le mariage malheureux.

Tu as l'air d'un homme qui sait écouter. Tu ne ronges pas ton frein en préparant ce que tu vas dire pendant que les autres parlent.

Kafka : Je suis très ignorant. La vérité n'en existe pas moins.