Frédérick Tristan : Le Singe égal du ciel

14/01/2017

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Un formidable conte initiatique chinois écrit par un Occidental

L'auteur

 Frédérick Tristan est un écrivain français né en 1931. Il a beaucoup voyagé en Asie et, fortement intéressé par le système de pensée oriental, il est devenu "spécialiste du taoisme" et a écrit plusieurs contes initiatiques chinois, parmi lesquels Le singe égal du ciel (1972) ou Tao, le haut voyage (2003). Il a également reçu le Prix Goncourt pour Les égarés (1983).

 L'oeuvre

 Le Singe égal du ciel est un roman écrit à la manière d'un conte initiatique chinois, tant dans sa construction qui enfile les péripéties les unes à la suite des autres, dans son rythme rapide (chaque étape de l'histoire est développée en une vingtaine de pages maximum) que dans son humour assez étonnant. Je pense d'ailleurs que Le Singe égal du ciel serait tout particulièrement agréable à lire, ou écouter lu, à haute voix. Frédérick Tristan nous raconte l'histoire extrêmement populaire en Chine du singe Souen, aussi appelé le Roi Beau Singe, Conscient de la Vacuité, puis le Singe égal du ciel (certains seront peut être intéressés de savoir que l'un des noms du personnage de la légende est également Su Wu Kong), né d'un oeuf de pierre qui a mûri durant neuf cent ans sur la montagne des Cinq Elements.

 L'ensemble du récit est coloré de la sorte par de nombreux éléments fantastiques qui l'ancrent dans une asie colorée, pleine de folklore et de tradition ; les nombreux monstres, démons, dragons célestes et bouddhas croisés au cours de l'aventure sont tous dépeints dans une démesure charmante. Ainsi, les acolytes de Yama, le Maître de la Mort, sont décrits comme ayant "des têtes d'animaux monstrueux tenant à la fois du porc dont elles avaient le groin, de la mouche dont elles avaient les yeux globuleux à facettes brillantes, du crabe dont elles possédaient les pinces, du bouc dont elles avaient emprunté les cornes recourbées", et la liste continue pendant un certain temps. Ces évocations particulièrement imagées sont écrites avec beaucoup de finesse et sans lourdeur, et l'on se plaît à interrompre la lecture pour essayer de se figurer au mieux à quoi pourraient ressembler ces créatures fantastiques.

 Les épreuves que Souen doit affronter le long de son chemin vers l'Immortalité - car tel est son but - sont nombreuses, et originales. C'est en triomphant de chacune d'entre elles que le Singe se forme, se développe et s'approche toujours plus proche de la Voie (le Tao) ; la manière dont il les surmonte est un enseignement, que Frédérick Tristan nous rend accessible avec beaucoup d'intelligence au travers de son récit. Pour exemple :

"Ma bonne petite masse, comment veux-tu que je te raccommode ? » Voilà Souen qui se penche vers les deux morceaux de métal.
 Il souffle dessus. Rien n'y fait.
 Alors il décide de changer l'un des morceaux en jour et l'autre en nuit. Ils ne s'accouplent pas.
 Puis l'un en vide et l'autre en plein. Ils ne se connaissent pas.
 Puis l'un en mort l'autre en vie. Ils s'ignorent.
 Puis l'un en question, l'autre en réponse. Ils se taisent.
 « Soyez l'un l'envers, l'autre l'endroit ! » commande-t-il. Rien ne bouge.
 « Voilà ce que je prévoyais, dit le Singe. Les dualités ne sont rien, et pourtant cette ferraille est là, Yin à droite, Yang à gauche, et me nargue. Eh bien, changeons ces deux morceaux en deux aiguilles à broder que nous porterons derrière chacune de nos oreilles. »
 « Est-ce donc fait ? » demande le dragon. « C'est fait, répond le Singe. C'est moi qui suis le ciment. »

 On apprend également qu'il est nécessaire d'avoir des écritures sacrées indiquant - ou, plutôt, qui prétendent indiquer - le chemin de la Voie (bien que les véritables rouleaux, eux, soient vierges), puisque "les peuples de Chine sont trop aveugles pour comprendre la signification d'une telle vérité. [...] Il leur faut un support, des béquilles pour avancer". La philosophie exposée n'est pas uniquement taoiste, bien sûr : n'oublions pas que le livre a été écrit par un Occidental, qui laisse trahir de temps à autre des influences nietzschéennes : "Ma Volonté est mon destin", soutient ainsi Souhen.

 Si le Singe peut parfois nous apparaître comme un outrecuidant arriviste, il est en réalité un modèle d'ingénuité, de bravoure et d'amour, puisqu'il aime à la fois son peuple, une jeune membre de sa tribu nommée Petite Lune, et aussi la Bodhisattva pour laquelle il consent à bien des sacrifices. Il ne gagne pas toujours ses combats à la loyale, mais c'est parce qu'il joue contre des adversaires fourbes qui n'hésitent pas à tricher non plus - ceci dit, d'un point de vue moral, c'est pas une excuse de dire ça.

 Dans l'ensemble, Le Singe égal du ciel est un roman déroutant au début pour qui (comme moi) n'est pas habitué à lire des contes, et encore moins des contes orientaux ; mais on se laisse très vite - si vite - envoûter par l'univers enchanteur écrit avec tant de finesse par Frédérick Tristan, que l'on en vient vite à ne plus vouloir quitter le roman. Quand, trop tôt, arrive la fin, elle laisse derrière elle un lecteur transformé et conquis !

Citations

 Je vous conseille vivement d'aller jeter un oeil sur le site officiel du livre : https://www.le-singe-egal-du-ciel.net/

Et voici une petite citation de l'auteur, lors d'une interview donnée pour les éditions Zulma : "Cette Chine là, c'est un peu nous-même. [...] C'est tout l'imaginaire. Le singe, en fait c'est un enfant, un personnage qui ne sait pas trop mais qui est plein d'imagination, plein d'astuce". "Moi je crois que pour tous les enfants, tous ceux qui restent des enfants, c'est une histoire qui nous touche plus particulièrement, d'abord parce qu'elle est drôle et aventureuse, et parce que tout ce qui s'y passe, nous pourrions le vivre dans notre esprit".