Antoine de Saint-Exupéry : Citadelle

31/01/2017

Dense, lourd, perturbant, et pourtant si riche !

L'auteur

 Antoine de Saint-Exupéry est un écrivain et aviateur français. Né en 1900, mort en 1944 abattu par un avion allemand durant une mission, il a vécu une vie animée et chargée d'aventures et d'histoires qu'il a un talent particulier pour raconter. Son livre le plus connu est bien entendu Le petit prince, un conte pour enfant qui peut se lire à tout âge, mais il a également écrit plusieurs romans contant ses aventures ou décrivant ses réflexions, parmi lesquels Courrier Sud (1927), Terre des Hommes (1939), Pilote de guerre (1942), ou Lettre à un otage (1943).

L'oeuvre

 Difficile. C'est, probablement, le mot le plus à même de décrire la dernière oeuvre de Saint-Exupéry. Difficile, car austère, abrupt, surprenant et, disons-le, dérangeant. Mais difficile, et non pas mauvais, décevant ou raté : Citadelle n'est rien de tout cela.

 Citadelle, que Saint-Exupéry écrivait en sachant que ce serait une oeuvre posthume (elle le fut en effet, publiée en 1948 sans modifications, puis dix ans plus tard dans une version un peu arrangée), était "sa Bible", l'oeuvre de sa vie, et surtout, de sa mort. Citadelle a d'ailleurs bien failli être un second tombeau pour Saint-Exupéry : découvert après la guerre, le texte est jugé hors saison, trop "naïf". On peut comprendre que beaucoup de critiques se soient élevées contre un ouvrage si différent des dernières publications de Saint-Exupéry.

 Du point de vue du style, Citadelle est par moment une vraie plaie ; si on retrouve de magnifiques envolées lyriques propres à son auteur, on doit souvent subir de trop longues paraboles, des séries de métaphores filées qui n'en finissent plus, un style beaucoup trop emphatique qui en rebutera plus d'un. Mais, après plusieurs tentatives de lectures infructueuses, j'avais encore envie de m'attaquer à ce pavé impénétrable, certain qu'il y avait quelque chose à en retirer. Et j'ai bien fait.

 Dans cet ouvrage, Saint-Exupéry développe une réflexion particulière, étonnante, et, avouons-le d'emblée, parfois dérangeante au premier abord.

 Le texte figure un chef berbère qui s'adresse à son fils, qui doit lui succéder, et se propose de faire son éducation ; il s'agit donc d'un traité politique, mais une politique abordée sous l'angle social, humain, et, surtout, humaniste. Comme le souligne habilement Philippe Delaroche [1], "il s'agit moins d'éclairer son fils sur sa mission que sur ses limites". Un bon souverain, pour Saint-Exupéry, ne doit pas se concentrer sur les pléthores de petits maux qui nuisent à son peuple, mais doit le guider dans son ensemble : il ne faut pas penser à l'arbre, mais à la forêt, et l'arbre se débrouillera pour pousser ; et s'il pousse dans une forêt prospère, alors il sera heureux. C'est, en gros, la ligne (un peu dure, mais pragmatique et intelligente) adoptée par Saint-Exupéry dans Citadelle. Le souverain doit rester loin de ses hommes, pour ne pas s'égarer dans sa mission, mais les aimer et en être aimés - on retrouvera ici cette phrase issue de Vol de nuit : "Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire".

 Pour rendre son peuple heureux, un souverain doit lui donner une tâche au travers de laquelle il s'accomplisse. Une nouvelle fois, il faut voir large : s'il demandait à un homme de faire des clous, à un autre de scier des planches, il ne les aiderait pas à s'accomplir en tant qu'hommes. Il leur demande alors de construire un édifice : ainsi, d'aucuns planteront des clous et d'autres scieront des planches, mais tous auront acquis cette condition par eux-mêmes.

Ingrédient final pour la construction de cette citadelle : il faut de la ferveur religieuse. "Tant que ma civilisation s'est appuyée sur Dieu, elle a sauvé cette notion du sacrifice qui fondait Dieu dans le coeur des hommes. L'Humanisme a négligé le rôle essentiel du sacrifice. Il a prétendu transporter l'Homme par les mots et non par les actes". Saint-Exupéry, très religieux, ne peut concevoir un accomplissement qui ne soit spirituel, et, même, franchement religieux. C'est ici que je diffère sans doute le plus d'avec son regard. Ainsi, quand il écrit : "C'est pourquoi si s'éteignent tes dieux tu n'accepteras plus de mourir'", je pense qu'il dresse un constat d'une forme de pensée qui n'est plus la même que celle d'aujourd'hui. Beaucoup d'entre nous sont parfaitement athées ou agnostiques, et n'ont aucune peur de la mort, tandis que les croyants, eux, se consolent dans la pensée que la mort n'est qu'une suite de la vie - ce qui est le meilleur exemple auquel je puisse penser de quelqu'un qui n'accepte plus de mourir.

 Cette ferveur, cependant, si capitale dans la pensée de Saint-Exupéry (dans la mesure où c'est grâce à elle que l'on s'accomplit, que l'on trouve un but et un sens à la vie) peut probablement être remplacée par des convictions, un idéal, une philosophie - quelque chose qui ne soit pas nécessairement universel mais propre à l'individu et qui le motive.

 Finalement, il me semble nécessaire de soulever un dernier point : l'ambition éminemment humaniste du souverain est que l'homme s'accomplisse et devienne homme ; mais, pour le bon fonctionnement de sa cité, Saint-Exupéry refuse que son gendarme ne soit plus qu'un gendarme, ou que le planteur de clous chante le chant des scieurs de planches. Cela me donne l'impression que, finalement, le souverain ne veut pas que les hommes soient des hommes complets et accomplis, mais plutôt de simples éléments de son royaume, des rouages efficaces qui fassent avancer la machine au mieux. En cela, son propos semble, tout de même, assez contradictoire.

 Si les enseignements sont nombreux, si la moelle substantielle de Citadelle est riche, cela n'en reste pas moins un ouvrage très difficile à pénétrer, assez rébarbatif par moments, le livre qui présente le plus de faiblesses de l'oeuvre entière de Saint-Exupéry. Si la citadelle s'est entourée de nombreux remparts pour ne pas être trop accessible, elle a cependant de nombreuses failles qui menacent de la faire s'écrouler*. Comme il l'écrivait dans des Lettres de guerre à un ami (1940) : "Parce que je suis jusqu'au cou dans le bain des contradictions, ou bien je crèverai ou bien je verrai clair en moi-même". Dans Citadelle, Saint-Exupéry mélange les moments de clairvoyance avec d'autres, plus douteux.

 Cependant, c'est un livre extrêmement intéressant, qui présente des réflexions pertinentes et qui n'ont rien de naïf ; Saint-Exupéry, en proposant une vision aride de l'accomplissement de l'homme, qui ne peut se faire que dans le sacrifice, le renoncement aux aspirations individuelles et la subordination à une mission plus ambitieuse, propose dans Citadelle un humanisme qui n'a absolument rien de naïf.

*(Désolé, comme à peu près tous les commentateurs de Citadelle, je n'ai pas pu résister à faire un jeu de mot vaseux avec le nom du bouquin. En même temps, il l'avait cherché).

Citations

 Préparer l'avenir ce n'est que fonder le présent. Il n'est jamais que du présent à mettre en ordre. A quoi bon discuter cet héritage. L'avenir, tu n'as point à le prévoir mais à le permettre.

 Appelles-tu liberté le droit d'errer dans le vide ? C'est plutôt un renoncement à la condition d'homme.

 Donc l'acceptation du risque de mort, c'est l'acceptation de la vie. Et l'amour du danger, c'est l'amour de la vie.

 Une politique n'a de sens qu'à condition d'être au service d'une évidence spirituelle.

Sources

[1] : Citadelle, oeuvre posthume et testamentaire, Philippe Delaroche, Lire, Hors série n°9

Saint Exupéry, poète politique, Guy Thuillier, La Revue administrative, 10e Année, No. 60 (NOVEMBRE DÉCEMBRE 1957), pp. 572-580