Alain Damasio : La Horde du Contrevent

16/04/2015

Présentation et résumé

 Il est des auteurs dont la production prolifique inonde les étals des librairies et dont le nom finit par devenir familier ; Alain Damasio réussit le tour de force de connaître un succès grandissant - en France du moins - à partir de seulement trois œuvres publiées, deux romans et un recueil de nouvelles. Il écrit peu, par exigence : chaque ouvrage lui demande des années d'écriture et on comprend rapidement pourquoi en découvrant la complexité de chacun d'eux.

Note : Il s'agit de mon roman favori, toutes lectures confondues! 

Attention, cette analyse contient des révélations sur l'histoire, notamment sur la fin. À ne pas lire si vous n'avez pas déjà fini le roman !

 La Horde du Contrevent est le deuxième roman d'Alain Damasio, après La zone du dehors. Dans un monde fantastique coincé entre deux bandes de glace dans lequel le vent souffle en permanence dans un sens, nous suivons le parcours d'une Horde, un groupe d'hommes et de femmes entraînés depuis leur naissance pour remonter le vent et en découvrir l'origine. Roman polyphonique - la narration est laissée au soin des Hordiers, qui chacun s'expriment avec leur propre voix, leurs propres habitudes et niveau de langage, bien que certains soient évidemment plus importants que d'autres -, La Horde du contrevent fait vivre, à travers des 700 pages (qui, remarquons-le, sont numérotées par ordre décroissant), une aventure unique et bouleversante.

Plus on est de fous, mieux on raconte

 Résumer efficacement en quelques lignes un roman aussi riche que La Horde du Contrevent, c'est soit dantesque, soit prétentieux. Je ne vais donc pas me lancer dans cette entreprise.

 Le roman est découpé en chapitres, au sein desquels on retrouve des sous-parties que sont les changements de narrateurs. On reconnaît chacun grâce à un signe qui lui est propre et qu'on apprend rapidement à reconnaître - il faut se référer au marque-page sur lequel ils sont tous indiqués. Rapidement, c'est toute la faune mentale de chacun des personnages qui s'ouvre à nous, révélant leurs pensées les plus secrètes et traçant habilement tous les enjeux qui interviennent au long du périple.

 Cette méthode de narration originale, qui fait donc intervenir une vingtaine d'acteurs, apporte un charme certain au déroulement de l'action, qui est par ailleurs passionnant. Ainsi, par exemple lors d'un combat, on suit à la fois l'observateur extérieur, qui ne comprend pas - ou pense comprendre, mais à tort - le déroulement de l'action, et le protagoniste au cœur du combat qui apporte des clarifications nécessaires.

 La clarté, ou l'obscurité volontaire, est également un aspect important du roman : jetés dès le début dans l'action, nous sommes dans les premières pages débordés par des néologismes inconnus : furvent, remonder, le Pack...  Dans une interview à France Culture, Alain Damasio explique qu'on ne peut pas faire de la bonne science-fiction sans avoir ses propres néologismes. Et pourtant, sans qu'il ait besoin de leur donner une définition précise, on se sent assez rapidement familier avec tous ces mots.C'est ici un des charmes de ce mode de narration polyphonique : chaque protagoniste traitant du monde qui l'entoure avec un parfait naturel, on découvre précisément chaque élément en son temps, l'image que l'on en fait s'affine au fur et à mesure sans que nous soit imposée une vision précise.


Collé au vent, collé au vent ! 

 La mission de la Horde, c'est de remonter le vent. À pied. Depuis son point le plus en aval. Sans jamais tricher. Pas marrant, comme vie. Même eux, les Hordiers, ils en bavent, ils doutent. Est-ce vraiment le sens de la vie ? Toujours souffrir, toujours être dans la lutte, au lieu de planter son amac et de regarder le vent couler sous les ponts ? C'est là l'un des noyaux durs de la réflexion du roman. 

 Une fois arrivés au terme de leur expédition, la Horde, alors en petit nombre, se réduit petit à petit à un seul homme : le scribe Sov Strochnis. Qui, à la toute dernière ligne, fait la découverte stupéfiante que le monde était en fait rond et que tout ce chemin parcouru l'a été en vain, que le vent n'a pas d'origine et qu'il n'existe pas d'Extrême-Amont.

 Que penser de cette fin inattendue ? Outre le tour de force qui nous est joué - embarqué au côté des Hordiers dans cette incroyable aventure, je me suis senti aussi trahi que Sov par cette découverte finale -, on peut y voir un message de l'auteur qui est notamment soutenu par une phrase de Sov à propos des pales de la machine qui emmène Golgoth à travers le ciel : « Et pourtant, elles tournent... » qui nous rappelle, bien entendu, Galilée lorsqu'il a été contraint par l'Eglise de déclarer que ce n'était pas la Terre qui tournait autour du soleil, mais l'inverse. 

 Faut-il voir à travers le symbole de cette Horde trompée, emmenée par l'Hordre, une institution comparable à l'Eglise, à travers une quête chimérique - et que l'Hordre veut par ailleurs l'empêcher d'accomplir -, un avertissement qui s'adresse directement au lecteur ? Poursuivant un objectif inatteignable mais accomplissant une quête spirituelle au travers de cette épopée qui leur coûte la vie, les Hordiers évoquent nombre de croyants dirigés par des institutions religieuses dans une voie qui ne semble les mener nulle part. Mais aussi les messies qui délivreront peut-être les abrités (comprendre, tous ceux qui ne font pas partie de la Horde) de leur condition. Prendre leur mal en patience, parce que les premiers seront les derniers.

 La Horde est incroyablement riche, et pour cause : Alain Damasio, qui se définit comme un "philosophe raté", avoue avoir fait une mise en roman de L'anti-Oedipe de Deleuze. Complexe, immersif, passionnant, virtuose : La Horde du Contrevent est, à ce jour, le meilleur livre que j'aie lu, de par son caractère unique comme par sa qualité incroyable, le raffinement qui semble habiter chaque ligne et chaque mot.

Avant de conclure, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager une strophe de cette inoubliable joute verbale qui couronne le roman (il s'agit du passage où l'on favorise la syllabe « car ») :

Ton escarcelle n'a pas de billes,
Stylite à tort déifié,
T'es qu'un tocard qu'écarquille
La peur panique du brancard,
Un scarabée à scarifier,
Que j'écartèle adagio
Quartier de barbaque, hip !
Carpaccio !

Citations

La maturité de l'homme est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu quand on était enfant.

L'héroïsme c'est d'accepter la honte de survivre.

Furvent, ceux qui vont mûrir te saluent !

Bora Vocal

 Cette musique, produite par le DJ Rone, utilise des enregistrements vocaux du journal de bord que tenait Alain Damasio pendant la rédaction de la Horde. Un moment magique !