Alain Damasio : Aucun souvenir assez solide

31/05/2015

Présentation et résumé

  Il est des auteurs dont la production prolifique inonde les étals des librairies et dont le nom finit par devenir familier ; Alain Damasio réussit le tour de force de connaître un succès grandissant - en France du moins - à partir de seulement trois œuvres publiées, deux romans et un recueil de nouvelles. Il écrit peu, par exigence : chaque ouvrage lui demande des années d'écriture et on comprend rapidement pourquoi en découvrant la complexité de chacun d'eux.

 Dans son recueil de nouvelles publié en 2012, Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio a réuni dix nouvelles qu'il a écrites dans les années 2000. Il s'agit d'une sélection de son choix, en accord avec son éditeur, qui ouvre dix fenêtres différents sur des mondes indépendants mais que l'on sent pourtant liés par l'imagination de l'auteur. Ainsi, on retrouve des thèmes qui semblent récurrents dans les récits de Damasio, entre imaginaire farfelu et sordide, amour et manipulations politiques.

Analyse

 Analyser un recueil de textes dans son ensemble est une chose fort complexe et je ne prétends pas exceller à cet exercice, mais je suis néanmoins en mesure de décrire l'impression générale que laisse la lecture d'Aucun souvenir assez solide, et de commenter quelques points que j'ai pu relever.

 Tout d'abord, il serait de bon ton de présenter chaque nouvelle.

 Haut Parleurs imagine un monde dans lequel les mots sont tombés dans le domaine du privé, et où l'on doit s'affranchir d'une taxe pour les utiliser (ou, comme la communauté en marge de la société que l'on suit, trouver des moyens de le contourner). Un premier exemple de critique des corporations et du lobbyisme, critique qui est adressée à plusieurs autres reprises.

 Annah à travers la harpe conte l'histoire d'un père qui doit se rendre dans l'enfer pour récupérer la vie de sa fille qui, en dépit de toutes les protections technologiques qu'elle portait - tels que des bracelets anti-choc, des capteurs pour connaître son état de santé à tout instant, etc -, est morte lors d'un accident. Cette nouvelle mêle à la fois une description angoissante de l'enfer de Damasio et une critique d'une société envahie par une technologie inutile dans laquelle on perd certaines valeurs humaines.

 Le bruit des bagues présente un monde dans lequel tout est, encore une fois, contrôlé par la technologie, où une équipe de hackers, figure du révolutionnaire moderne, travaille sans relâche pour provoquer des brèves coupures de courant et ramener les hommes à la '' vraie '' vie, ne serait-ce que l'espace de quelques heures.

 Captcha, ensuite, décrit une ville intrigante et dangereuse dans laquelle les enfants et les parents ont été séparés, et que les enfants doivent traverser - un par un, comme pour un jeu, lors de la captcha - pour essayer de retrouver leurs parents. Damasio décrit ici un monde mêlant le virtuel et le réel, dans lequel l'on a perdu la notion de réel ; où la technologie domine l'homme, pour le pire, le réduisant à manger des composants informatiques et le condamnant à une ignorance crasse, jouant avec lui comme avec des marionnettes. On remarquera que la manière qu'a le petit Tom de ramener son frère disparu à la vie, c'est de vouloir, simplement, qu'il existe. Un monde virtuel qui pourrait être brisé en revenant simplement à des sentiments purs et honnêtes ?

 So phare away est une très belle nouvelle qui décrit une ville composée pour l'essentiel de phares - et une sous-ville circulant en voiture, inquiétante et grouillante de circulation - dans laquelle les habitants communiquent avec des couleurs. Une tragique histoire d'amour y prend place, dont la fin peut évoquer Roméo et Juliette. Le malheur est ici, une nouvelle fois, provoqué par la publicité et les grandes firmes.

 Les Hybres introduit un étrange artiste, qui fait des sculptures en allant chasser des créatures mutantes dans une usine désaffectée. On y voit ici le portrait de l'artiste qui se sacrifie au travail et devient son œuvre.

 El Levir et le Livre est une des nouvelles les plus intrigantes, dans laquelle un scribe a pour mission d'écrire le livre, une nouvelle figure de l'artiste qui se sacrifie pour l'art.

 Sam va mieux est un récit dans lequel on voit comment l'homme peut créer des pantins pour mieux tromper la solitude - peut être un message signifiant que la création artistique propre à l'Homme est le moyen de ne plus être seuls.

 Une stupéfiante salve d'escarbilles présente une course dans un monde parfaitement fantastique ; c'est dans cette nouvelle que l'on découvre le plus de produits de l'imagination de Damasio, et notamment plusieurs idées qui reviendront dans son roman La Horde du Contrevent.

 A travers toutes ces nouvelles, plusieurs choses marquent : tout d'abord, le style et l'imaginaire qui sont grandement similaires à ceux de La Horde du contrevent ; d'autre part, la peur haineuse des corporations et multinationales et du pouvoir sous quelque forme que ce soit, et un amour pour les vrais sentiments humains. Enfin, de nombreux éléments sont inspirés, ou ont inspiré, selon la chronologie des nouvelles, La Horde du Contrevent (mais aussi La zone du dehors) : la joute verbale, le Chrone qui est annoncé, un goût pour le vent, pour le pouvoir, pour les récits polyphoniques...

 En conclusion, Aucun souvenir assez solide semble prolonger l'expérience vécue dans La Horde du Contrevent en creusant certains éléments, en imaginant d'autres mondes qui, d'une manière étrange, n'ont rien de commun et pourtant beaucoup à partager.

Citations

Rien ne peut être éclairé dans la luminance totale. Il faut beaucoup de silence pour entendre une note.

Des étoiles, tout étonnées d'être vues, scintillaient dans le ciel.

Et l'attente est un champ de braises que tu foules, avec vos quatre pieds nus.